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Femmes fatales

20/06/2020

Pour illustrer la couverture de son premier livre Excessives ! – Destins de femmes incroyables au XIXe siècle, Louise Ebel, connue pour son blog Pandora et son très esthétique compte Instagram, a choisi la peinture d’Albert Matignon (1860-1937) intitulée La Morphine. Exécutée en 1905, cette oeuvre phare des collections de Beaux-Arts du Château-Musée de Nemours reprend vie grâce à la diffusion de ce recueil de biographies de femmes oubliées de la seconde moitié du XIXème siècle.

Morphine d'Albert Matignon, 1905
Albert Matignon (1869-1937), La Morphine, 1905, huile sur toile, 237 x 148 cm (encadré), Nemours, Château-Musée, 2017.0.566.1-2, dépôt de l’État de 1907, transfert de propriété de l’État à la ville de Nemours, 2017, ©RMN Grand Palais / Philippe Fuzeau

L’oeuvre de Matignon, qui représente trois figures féminines longilignes dans un intérieur élégant de la Belle Epoque, est extrêmement séduisante. On y retrouve à la fois la palette lumineuse de Gaston de La Touche et le trait rapide de Giovanni Boldini. Le sujet est pourtant scandaleux pour l’époque : ces trois femmes au teint diaphane viennent de prendre une dose de morphine, comme en témoignent les seringues posées sur le guéridon, expliquant leur état léthargique au moins pour deux d’entre elles. Comme le suggère leur tenue élégante faite de soie, de plumes et de perles et les éventails posés sur la table, ces beautés reviennent d’une soirée. Ou bien sont-elles les prostituées d’une maison close ?

La femme à gauche du tableau, dont le profil qui s’avance se découpe devant un abat-jour, semble observer ses deux consoeurs alanguies. Prenant appui contre le mur, poitrine en avant et paumes de mains ouvertes, la seconde semble se laisser aller à l’extase que lui procure la drogue. A l’arrière plan, la troisième femme allongée sur un lit ou un canapé ne laisse voir au spectateur que son dos et sa chevelure cuivrée, dans une pose qui n’est pas sans rappeler certains pastels de Degas ou encore la favorite de Sardanapale gisant sur le lit du roi déchu dans le célèbre tableau de Delacroix. Une autre interprétation du tableau serait de voir dans ces femmes aux poses différentes la représentation des trois états successifs d’une seule et même personne sous l’emprise de la drogue.

Si l’on s’en réfère aux nombreuses mentions du tableaux dans les comptes rendus du Salon des artistes français de 1905, la peinture semble avoir retenu l’attention des visiteurs. On peut s’étonner du choix du peintre de représenter un tel sujet. Formé auprès d’Hébert et Albert Maignan à l’Ecole des Beaux-Arts, Albert Matignon est en effet d’abord un peintre paysagiste. A partir des années 1890, sa production semble prendre cependant un autre tournant avec la réalisation de peintures mettant en scène des femmes au charme certain, comme L’Eveil (1912) ou des scènes romantiques (Manon, Heure tendre). Morphine n’est pas une oeuvre isolée dans sa production puisque le peintre représente à nouveau le même sujet en 1911 dans Le vampire de l’opium, qui est cette fois une vision bien plus sombre des effets de la drogue.

Morphine, de M. Albert Matignon, se recommande par l’idée moralisatrice du peintre et par les tons hardis et chauds de sa palette, mais c’est une scène cauchemardesque, pleine d’épouvante, et dont je ne vois le placement qu’à la Salpêtrière.

La Revue diplomatique, 1905
Albert Matignon, Le Vampire de l’opium, 1911

Comme l’explique très bien Jean-Jacques Yvorel dans un article dédié aux visages de la droguée, l’image de la femme morphinoname exerce une réelle fascination sur les écrivains et peintres de la fin du XIXème siècle. L’archétype de la Morphinée est celui d’une femme fatale à la sexualité débridée, souvent une prostituée. On la retrouve dans les romans de Jules Cleretie, Catulle Mendès, Alphonse Daudet ou encore Péladan, mais aussi dans des lithographies d’Eugène Grasset ou Albert Besnard (voir la présentation de l’exposition Tea & Morphine, Woman in Paris at UCLA en 2014 – on remarquera que ces femmes sont souvent rousses, référence à l’image de la prostituée). 

Paul-Albert Besnard, Les Morphinomanes, 1887, New York, Metropolitan Museum of Art

Très présente dans l’imaginaire des artistes, la morphinomane existe dans certains milieux mondains, à l’instar de Madeleine Deslandes (1866-1929), esthète et femme de lettres, de tous les excès. Avec cinq autres femmes qualifiées d' »hystériques » parce que refusant le carcan imposé par les hommes, Madeleine Deslandes fait partie des héroïnes que Louise Ebel a choisi de mettre en lumière dans son ouvrage paru fin 2019. Pour un blog dédié aux peintres méconnus, il n’était que justice de mentionner la louable intention de l’autrice de faire de ces femmes plus que des personnages secondaires dans l’histoire des autres. Et de la remercier pour cette plongée dans l’ambiance fin de siècle que nous aimons tant.

M.D.

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