Jusqu’à la fin de l’été, le charmant musée de Montmartre propose une exposition intitulée « Artistes de Montmartre : 1870-1910, de Steinlein à Satie » réunissant les oeuvres d’une vingtaine d’artistes installés à Montmartre à la fin du XIXème siècle. Si la première partie de l’accrochage ne présente pas vraiment d’intérêt pour ceux qui auraient vu l’an dernier dans ces mêmes espaces « L’esprit de Montmartre et l’Art Moderne, 1875-1910 », la dernière salle du parcours, consacrée au musicien Erik Satie, à l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance, est plus séduisante. On peut y admirer en effet deux oeuvres du peintre catalan Santiago Rusiñol, qui vécut à Montmartre dans les années 1890. La peinture Una Romanza (1894, Museu Nacional d’Art de Catalunya, Barcelone), en particulier, mérite qu’on s’y attarde un instant.

Rusiñol, Una Romanza, 1894

Rusiñol, Una Romanza, 1894

Avec son ami Ramon Casas, dont il est resté longtemps inséparable, Santiago Rusiñol fait partie de la jeune garde des artistes barcelonais dans le contexte effervescent de la fin du XIXème siècle. Ensemble, ils font plusieurs séjours dans la capitale des arts, Paris, afin de s’imprégner des derniers développements artistiques. Ils y retrouvent leur compatriote Miguel Utrillo (1862-1934), ingénieur, journaliste et expert en art, qui leur loue un appartement au Moulin de la Galette, 3 rue Girardon, à l’angle de la rue Lepic. C’est à cette époque que Casas et Rusiñol font la connaissance du musicien Erik Satie (1866-1925) encore inconnu, installé au 6 rue Cortot, qui s’intéresse comme eux au symbolisme et fréquente les salons de la Rose-Croix. Ils sont fascinés par sa musique néo-mystique et son apparence, correspondant à l’idée qu’ils se font de l’artiste bohême.
Plusieurs portraits témoignent de cette amitié. En 1891, Casas réalise un portrait en pied de Satie sous-titré Le Bohémien, poète de Montmartre avec le moulin de la Galette en arrière-plan, qu’il expose au Salon du Champ-de-Mars et au Salon de la Société nationale des beaux-arts la même année. De son côté, Rusinol peint Satie dans deux contextes totalement différents : comme un artiste désargenté cherchant le reconfort au coin du feu (Erik Satie dans son logis de Montmartre, 1891, Barcelone, département de Cultura, Arxiu Joan Maragall, Generalitat de Catalunya) et comme un véritable musicien en pleine action (Portrait d’Eric Satie à l’harmonium, 1891, Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya). Erik Satie y est représenté toujours de profil, dans un costume noir ; il est reconnaissable à sa lorgnette. Ces deux portraits semblent montrer deux aspects de la personnalité de l’artiste, à la fois mélancolique et créatif, que vient renforcer le décor, misérable d’un côté, bourgeois de l’autre. A cette époque, Satie est très engagé dans l’Ordre de la Rose-Croix fondé par Péladan, pour lequel il compose plusieurs oeuvres.
Portrait par Rusiñol d'Erik Satie jouant de profil à l'harmonium

Santiago Rusiñol, Portrait d’Erik Satie à l’harmonium, 1891

Restés proches de Miguel Utrillo, Rusiñol et Casas sont aussi les témoins à la même époque de la relation tumultueuse qui lie leur ami au modèle et peintre Suzanne Valadon. En 1890, Utrillo a reconnu être le père du fils de Suzanne, Maurice, né en 1883 de père inconnu (qui deviendra le peintre montmartrois Maurice Utrillo). Dans Nuage d’été (1891, collection privée) et En campana (1891, Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya), Rusiñol représente un couple certainement inspiré de celui que formaient Utrillo et Valadon. En janvier 1893, Erik Satie se rapproche de Suzanne Valadon, avec laquelle il entretient une liaison passionnée pendant cinq mois. Il compose à son intention des Danses Gothiques, tandis qu’elle réalise son portrait. C’est la seule vraie relation sentimentale d’Erik Satie qui, une fois terminée, le laisse « avec une solitude glaciale remplissant la tête de vide et le coeur de tristesse. »
Portrait d'Erik Satie par Rusinol

Rusiñol, Erik Satie dans son logis de Montmartre, 1891

En 1894, Rusiñol séjourne à nouveau à Paris. Il réside Quai Bourbon, loin de la vie de bohème montmartroise, avec ses compatriotes Ignacio Zuloaga, Pablo Urania et le critique d’art Josep María Jordá. C’est à cette époque qu’il représente à nouveau Erik Satie, dans une scène d’intérieur bourgeois dans Una Romanza (1894, Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya). Une jeune femme vêtue d’une robe de soie rouge joue au piano, tandis que Satie débout accoudé au piano l’écoute, comme absorbé par son interprétation. Le modèle est Stéfanie Nantas, qui apparaît dans de nombreux tableaux de l’artiste à cette époque : Profil de femme (1894, Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya), Melancolía (Collection privée, 1893-1894), Portrait de Stéfanie Nantas (1894, Museu del Cau Ferrat – Museus de Stiges), La Novela romanica (1894). Il ne s’agit pas de Suzanne Valadon, comme cela a parfois été écrit.
Portrait par Rusiñol de mlle Nantas en noir

Rusiñol, Portrait de Stéfanie Nantas, 1894

Dans cette ultime représentation de Satie par Rusiñol, le compositeur est au second plan, simple spectateur devant cette femme qui mène le jeu. Cette représentation fait-elle référence à la relation que Satie a entretenu avec Suzanne Valadon et à la mélancolie qu’éprouve l’artiste après sa rupture ? Ou à l’intérêt marqué que porte Satie pour cette jeune femme à qui il aurait dédiée l’une de ses compositions, Poudre d’or ? Considérée comme l’un de ses chefs d’oeuvre, cette peinture vaut à Rusiñol les éloges du critique d’art Arsène Alexandre et des réactions positives à l’occasion de la seconde exposition des Beaux-Arts de Barcelone en 1894. Rusiñol s’éloigne ensuite de Paris et s’installe à Sitges, dans les environs de Barcelone, pour se consacrer à la peinture de paysage. En 1895, grâce à un héritage, Erik Satie parvient à faire imprimer ses partitions, mais son talent ne sera vraiment reconnu qu’après sa mort en 1925.
M.D.
Artistes à Montmartre : 1870-1910

Jusqu’au 25 septembre 2016
Musée de Montmartre
12, rue Cortot, 75018 Paris