Denise Delouche, Elodie La Villette & Caroline Espinet, soeurs et peintres
Catalogue de l’exposition présentée au Musée de Morlaix du 14 juin au 31 octobre 2014

S’intéressant aux artistes de la région, le musée de Morlaix a consacré cet été une exposition à deux femmes peintres du XIXème siècle, Elodie La Villette (1842-1917) et Caroline Espinet (1844-1912). Comme leur nom de femmes mariées ne le laisse pas supposer, il s’agit de deux soeurs, deux artistes attachées à la région mais ayant connu des destins différents. Tandis que la première a fait carrière obtenant un certain succès de son vivant, la cadette est restée plus discrète. Cette exposition est l’occasion de redécouvrir ces deux peintres, même si une rétrospective avait déjà été présentée à Lorient en 1994. Le catalogue largement illustré, réalisé sous la direction scientifique de l’historienne de l’art spécialiste de la Bretagne Denise Delouche, permet d’avoir un assez bon aperçu des oeuvres présentées. Il s’organise en quatre grandes parties : les carrières, les lieux et les thèmes, les styles, les deux soeurs et les autres.

Elodie La Villette, Chemin de Bas Fort Blanc

Elodie La Villette, Chemin de Bas Fort Blanc, 1885, Huile sur toile, Musée de Morlaix

Filles d’un médecin de l’armée de terre, Elodie et Caroline suivent la même formation à Lorient auprès du professeur de lycée Ernest Corroller (1822-1893). Caroline travaillera ensuite sous la direction du peintre orientaliste Hippolyte Lazerges (1817-1887). Après leur mariage, respectivement en 1860 et 1868, les deux jeunes femmes continuent à peindre pour le plaisir sous le regard admiratif de leurs époux. Elodie La Villette suit néanmoins le parcours classique d’un peintre professionnel, jalonnée de récompenses : première participation au Salon en 1870, une médaille de 3ème classe en 1875 puis une médaille de bronze à l’exposition universelle de 1889. En 1876, son tableau Grève de Lohic et l’ile des Souris près de Lorient (Musée d’Orsay) est acquis par l’Etat. Elle expose ses oeuvres non seulement à Paris, mais également en province et à l’étranger. La situation de son époux, officier d’infanterie, l’amène à déménager fréquemment, ce qui lui permet des rencontres utiles à sa formation et à sa carrière. Mais, où qu’elle soit, son sujet favori reste la marine souvent exécutée sur de grands canvas destinés au Salon, mais parfois aussi sur de petits formats où la peinture est plus libre et spontanée, rappelant les couchers de soleil normands de Delacroix.

Sa cadette, Caroline Espinet a une carrière bien plus discrète, même si elle expose régulièrement au Salon entre 1875 et 1882 puis au Salon des indépendants de 1892 à 1899. Les récompenses et la réputation de celle qui restera toute sa vie attachée à Lorient restent régionales. Ses sujets sont plus variés que sa soeur ainée, ses paysages plus vivants où elle met en scène les personnages du monde agricole. Elle est aussi plus audacieuse, avec des empâtements, et des cadrages audacieux qui n’ont rien à envier aux avant-gardes de l’époque. L’usage de la matière dans ses paysages simples est comparé à celui qu’en fait le Lyonnais François-Auguste Ravier (1814-1895).

Caroline Espinet, Barques devant l'usine, Huile sur toile, Coll. part.

Caroline Espinet, Barques devant l’usine, Huile sur toile, Coll. part.

Ce destin de deux soeurs artistes n’est pas sans rappeler celui de Berthe Morisot (1841-1895) et sa soeur Edma Morisot-Pontillot (1839-1921), ou encore de Thérèse et Rosalie Riesener, déjà évoquées dans cette revue. Elles sont toutes de la même génération, celle aussi des Impressionnistes. Si elles vivent à une période de renouvellement de la peinture, elles n’en restent pas moins bloquées dans leur carrière par leur condition féminine. Rappelons, par exemple, que les femmes n’ont pas accès à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris avant 1896. Rares sont celles qui, après leur mariage, continuent à peindre. Comme Berthe Morisot, Elodie La Villette fait partie des rares femmes à avoir eu une vraie carrière artistique. Engagée dans la cause des femmes artistes, à travers l’Union des femmes peintres et sculpteurs, créée en 1881, elle n’a pas cherché à révolutionner la peinture, suivant les codes traditionnels. Il en est autrement pour Caroline Espinet, qui apparaît comme une personnalité libre, suivant ses inclinations : elle est la vraie découverte de cette exposition. Malheureusement, peu de tableaux nous permettent de juger de la modernité de sa peinture, car une partie a brûlé dans un incendie et les archives sont quasi-inexistantes au sujet de Caroline Espinet. C’est néanmoins un bel hommage qu’a rendu le musée de Morlaix à ces deux femmes, à la fois soeurs et peintres.

M.D.