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William Bouguereau : vers une réhabilitation ?

02/12/2019

En 2019, l’artiste académique William Bouguereau a de nouveau fait l’actualité avec deux événements majeurs dans le monde des ventes aux enchères : le retour sur le marché de la Jeunesse de Bacchus avec une estimation par Sotheby’s entre 25 et 35 millions d’euros (le tableau n’a finalement pas trouvé preneur) et la vente à Lyon d’oeuvres inédites issues de l’atelier du peintre. Si, outre-atlantique, la production du peintre est très appréciée des collectionneurs, elle continue à être vaguement boudée par son pays d’origine, malgré la rétrospective que lui a consacré le Petit Palais en 1984 et l’ouverture d’une salle dédiée à son oeuvre au Musée d’Orsay.

William Bouguereau, La Jeunesse de Bacchus, 1884

William Bouguereau, La Jeunesse de Bacchus, 1884

C’est donc un duo d’historiens de l’art américain, Frederick C. Ross, co-auteur du catalogue raisonné de l’oeuvre de Bouguereau et Kara Lysandra Ross, tous deux à la tête de l’Art Renewal Center, qui s’est donné pour mission de réhabiliter William Bouguereau en publiant la première monographie en français consacrée à cet artiste majeur du XIXème siècle. Publiée en 2018 aux éditions La Bibliothèque des Arts, ce beau livre, qui n’est pas un catalogue, a pour objectif de donner le reflet le plus fidèle possible de l’immense production de Bouguereau (on dénombre en effet 828 oeuvres achevées). Après un rappel du contexte historique et une biographie de l’artiste, l’ouvrage s’organise ainsi en quatre grandes parties, qui correspondent aux genres les plus appréciés de Bouguereau : les portraits (103 portraits formels recensés), les allégories antiques et fantaisies mythologiques (83), les tableaux religieux (65), les scènes de genre avec des paysans (323). Pour chacune de ces catégories, les auteurs rappellent les grandes évolutions de sa technique et des sujets et s’attardent sur quelques tableaux phares de sa production.

Les portraits dominent la production de Bouguereau avant les années 1860. Ce sont d’abord des tableaux de jeunesse, exécutés à l’époque de son admission à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris en 1846, parfois non signés. Ses premiers modèles sont ses amis et sa famille. Ne souhaitant pas se spécialiser dans les portraits, l’artiste n’accepte que très rarement les commandes. Ces peintures offrent la possibilité à l’artiste de montrer son talent à refléter les émotions – la douceur (Portrait de Mlle Pauline Brissac, 1863), ou l’appréhension (Jeanne, 1888) – par une exécution en finesse de l’expression du visage et des mains. Comme pour les peintures de paysans, les portraits de Bouguereau sont des prétextes à dénoncer des situations injustes, comme la pauvreté (Enfant italienne tenant une croûte de pain, 1874) ou l’instruction des femmes (Une vocation, 1896). Remarquablement exécuté, l’un de ses plus beaux et émouvants portraits est probablement celui de Gabrielle Cot, la fille de Pierre Auguste Cot (1837-1883), ancien élève et proche de Bouguereau, décédé à seulement 46 ans.

Portrait de Gabrielle Cot par Bouguereau

William Bouguereau, Gabrielle Cot, 1890

La deuxième catégorie d’oeuvres peintes par Bouguereau sont des « fantaisies » : partant de figures mythologiques connues (Eros, Bacchus), le peintre laissait libre cours à son imagination pour créer des scènes totalement inédites. L’artiste s’attache plus au symbolisme du sujet qu’à l’histoire en tant que telle. Le décor du plafond du Grand Théâtre de Bordeaux, avec ses 44 figures grandeur nature, est un bon exemple des chefs d’oeuvres mythologiques qui firent la réputation du peintre, au même titre que la Naissance de Venus (1879), hommage à Ingres et Botticelli. Eternel (Amour et Psyché, 1889), doux (Le Printemps, 1886) ou oppressant (L’assaut, 1898), l’Amour est un sujet récurrent dans l’oeuvre de Bouguereau qui multiplie les représentations de ce type dans les dernières années de sa vie. Romantique, le peintre l’est sans doute, au regard des deux relations hors mariage qu’il entretint alors même qu’elles étaient scandaleuses pour l’époque.

William Bouguereau, La Naissance de Venus, 1879

William Bouguereau, La Naissance de Venus, 1879

La production d’oeuvres religieuses de Bouguereau s’analyse également au regard de son histoire personnelle. Profondément croyant, l’artiste vit des drames personnels qui ont un impact direct dans le choix de ses sujets : quatre de ses cinq enfants et sa première femme meurent de la tuberculose. C’est ainsi suite à la mort de sa femme Nelly et de son nourrisson en 1876 qu’il peint une Piéta, une de ses plus importantes oeuvres religieuses, à côté des commandes qu’il exécute pour des églises à La Rochelle ou Paris. Comme pour ses peintures allégoriques, les oeuvres religieuses de Bouguereau sont souvent de véritables « tours de force » techniques : de dimensions monumentales, y est représenté un grand nombre de figures, parfois dans des positions nécessitant une véritable maîtrise de la perspective et des raccourcis (Les Saintes femmes au tombeau, Salon de 1890). Regina Angelorum peinte 1900, avec ses 23 figures, est un bon exemple des capacités du peintre à multiplier les représentations du même modèle – ici les anges qui entourent la Vierge.

William Bouguereau, Pieta, 1876

William Bouguereau, Pieta, 1876

Enfin, les peintures de paysans, qui ont fait sa renommée auprès d’un public amateur de sujets champêtres agréables à regarder, couvrent la majeure partie de sa production. Inspiré de son séjour en Italie, Le Baiser, exécuté en 1863, marque un véritable tournant dans la carrière de Bouguereau. Il se fait le spécialiste des sujets de ce genre, le plus souvent des jeunes filles pauvres, portraiturées dans une clairière ou devant une chaumière. L’utilisation de grands formats renforce l’impact des scènes qui se veulent une critique de la condition paysanne en France à la fin du XIXème siècle (La Maraudeuse, Une famille indigente). Même s’ils sont la représentation d’une classe paysanne mal considérée à l’époque, ces portraits restent néanmoins d’abord faits pour plaire à une clientèle aisée. Contrairement à ce qu’aimeraient imaginer les auteurs de cet ouvrage, on est bien loin d’une remise en cause des inégalités. Bouguereau n’est pas Courbet. Et l’appartenance au monde paysan des fillettes est finalement anecdotique car c’est sur l’expression des visages ou le travail minutieux des mains que le peintre concentre toute son attention. Comme pour ses portraits plus classiques, il explore le difficile passage de l’enfance à l’âge adulte.

William Bouguereau, La Bourrique, 1884

L’ouvrage étant abondamment illustré, il est particulièrement agréable de découvrir des oeuvres qui sont pour la plupart dans des collections privées à l’étranger, dans des reproductions en grand format de très bonne qualité. Il est d’autant plus étonnant que la reproduction des quelques peintures dans des collections publiques françaises (par ex. le plafond du grand théâtre de Bordeaux ou les Oréades, conservée au Musée d’Orsay) soit de mauvaise qualité. Même si les quatre genres choisis ne représentent que 60% de la production du peintre, l’ouvrage donne un bon aperçu de l’oeuvre de Bouguereau, qui fit son succès dans la seconde moitié du XIXème siècle. Nous sommes néanmoins curieux d’en connaître un peu plus : qu’est-ce que les 40% restants, soit environ 250 oeuvres ? La notice biographique évoque certains de ces tableaux qui font partie des chefs d’oeuvres du peintre comme Alma Parens (1883) ou La Vague (1896). L’absence d’évocation des dessins préparatoires est aussi décevante car elle pouvait nous enseigner beaucoup de choses sur le processus créatif de l’artiste. L’ouvrage reproduit plusieurs photographies noir et blanc de l’artiste peignant des modèles dans son atelier : quelle fut également la place de la photographie dans son travail, reconnu pour être extrêmement minutieux et réaliste ? 

A vouloir donner une « vue d’ensemble », les auteurs en oublient certains aspects qui permettraient aux amateurs de mieux comprendre Bouguereau, et de le remettre à sa place parmi les peintres du XIXème siècle. Et c’est là, finalement, la grande question : quelle est la place de William Bouguereau dans l’histoire de l’art ? Considéré comme un grand peintre à son époque, celui qui connut tous les honneurs de son vivant fut longtemps relégué aux oubliettes de l’histoire de l’art. Il est vrai que Bouguereau, qu’on a trop facilement opposé aux « modernistes », a été maltraité par les historiens de l’art. Les auteurs de l’ouvrage rappellent également le rôle important qu’a eu Bouguereau, en tant que professeur à l’académie Julian, dans la formation de toute une génération d’artistes, et en particulier des femmes  qu’il encouragea dans la poursuite de leur vocation artistique. Doit-on pour autant en faire « l’un des plus grands génies de l’histoire de l’art », au même niveau que Rembrandt, Raphaël ou Caravage, comme semblent le penser les co-auteurs de l’ouvrage ? Grâce à cet ouvrage qui comble une brèche dans la connaissance de cet artiste, nous avons désormais quelques éléments pour pouvoir en juger.


William Bouguereau
Frederick C. Ross et Kara Lysandra Ross
Lausanne, La Bibliothèque des Arts, 2018, 240 p.
200 illustrations en couleur, 49 €



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