Durant la seconde moitié du XIXe siècle, Paris consolide fortement son statut de capitale artistique et culturelle de l’Europe, de nombreux artistes de tous les horizons viennent alors y tenter leur chance. Si certains échouent à entrer au Salon et à percer sur le marché de l’art français, d’autres atteignent le succès. Parmi ces derniers, nombreux furent rapidement oubliés après leurs disparitions.

August Hagborg, un Suédois arrivé à Paris en 1875, est de ceux-là. Sa postérité constitue un cas d’école : courtisé par les marchands de son vivant, son souvenir s’est rapidement perdu après sa mort. Son installation quasi-définitive en France l’a laissé en marge de l’histoire de l’art suédois tandis que son statut d’étranger et sa non-participation aux avant-gardes l’ont exclu de l’histoire de l’art français. Cet oubli est à comparer à la célébrité d’autres scandinaves de cette période, aux styles plus novateurs et s’étant moins attardés à Paris : le Norvégien Edvard Munch (1863-1944) ou encore le Suédois Carl Larsson (1863-1919) qui fut son condisciple à l’Académie des Beaux-Arts de Stockholm.

L’atelier d’August Hagborg

L’atelier d’August Hagborg dans : SJÖSTEDT Erik, Svenskarne i Paris, Stockholm, Silén, 1900 (92 p.), p. 57.

August Hagborg né dans une fratrie nombreuse le 26 mai 1852 à Göteborg, sur la côte occidentale de la Suède. Il s’agit de la seconde ville la plus importante de Suède tant sur le plan démographique qu’économique. Il se tourne jeune vers la carrière des Beaux-Arts, semble-t-il contre l’avis de sa mère (son père est mort en 1860 alors qu’il avait 8 ans), et il réussit le concours d’entrée à l’Académie des Beaux-Arts de Stockholm à l’automne 1871. Il reste 3 ans à l’Académie qu’il quitte en 1874 avec les encouragements de ses professeurs. Très vite, en 1875, il part pour Paris, la capitale française est alors une destination prisée des artistes scandinaves qui y forment une véritable communauté artistique. Il expose à chaque Salon annuel dès 1876 et participe à la section suédoise de l’exposition universelle de Paris en 1878. De deux ans son cadet, son frère Otto Hagborg suit les pas de son aîné en choisissant les arts et le rejoint quelques temps à Paris avant de partir pour la Grande-Bretagne.

Ses premières années sont marquées par son apprentissage académique et le goût artistique en vigueur à Stockholm. Sa manière est très lisse et finie et il affectionne les sujets orientaux ou néo-rococo. Ces tableaux sont particulièrement représentatifs de la situation des arts en Suède durant cette période où l’art académique domine fortement la scène artistique : les innovations réalistes – notamment de Gustave Courbet, Jean-François Millet ou Jules Breton – ou l’impressionnisme naissant ne sont encore que faiblement parvenus en Scandinavie. Son installation en France le confronte à une effervescence et une diversité artistique inconnues à Stockholm. La multiplicité des styles – impressionniste, naturaliste, académique… -, le Salon annuel, la vitalité du marché de l’art sont autant d’éléments nouveaux pour un artiste arrivant de Suède dans les années 1870. Hagborg délaisse rapidement les sujets orientaux ou néo-rococo pour adopter le naturalisme alors à la mode et porté par les succès de Jules Bastien-Lepage.

Pensées intimes, August Hagborg, 1877.

Pensées intimes, August Hagborg, 1877. © Bukowskis

C’est en 1879 que Hagborg atteint le succès, il acquiert du même coup une identité auprès du public français. Il présente au Salon cette année-là Grande Marée dans la Manche, un tableau de grandes dimensions représentant une plage normande où, sous un ciel chargé de nuages menaçants, s’affairent une multitude de pêcheurs à pieds disséminés du premier plan à la ligne d’horizon (le tableau est conservé au Musée de Saint-Maur, à La Varenne Saint-Hilaire, en dépôt du Musée d’Orsay). L’œuvre lui rapporte une médaille de 3e classe et est achetée par l’État pour le Musée du Luxembourg, cet honneur est alors relativement exceptionnel pour un peintre étranger. Le succès auprès de l’administration des Beaux-Arts que constituent la médaille et l’achat se répercute largement auprès du public : l’œuvre est abondamment reproduite en gravures, en cartes postales éditées par le Musée du Luxembourg et l’image est même utilisée pour des cartes postales publicitaires. Hagborg devient alors pour le public le peintre des pêcheurs du littoral normand, il se conforme largement à cette perception durant la suite de sa carrière. Il est particulièrement remarquable qu’en 1879 un autre Suédois, Hugo Salmson, bénéficie d’une médaille et d’un achat pour le Musée du Luxembourg. La concomitance exceptionnelle de ces deux succès a contribué à révéler aux yeux du public français la présence, jusqu’ici discrète, de nombreux Suédois au Salon annuel.

À partir de 1879 les commandes affluent et la production de Hagborg devient particulièrement abondante. Sa clientèle se compose de collectionneurs et marchands français mais aussi suédois, américains, anglais ou allemands. Il se spécialise dans la représentation de pêcheurs et semble se détourner définitivement des sujets académiques de ses débuts. La compréhension de l’évolution de l’artiste est rendue difficile par l’absence récurrente de date sur ses tableaux. Néanmoins, au contraire de nombre d’artistes suédois établis à Paris au même moment, il ne rejette pas totalement l’enseignement reçu à Stockholm. Bien que s’inscrivant dans le courant naturaliste, qui privilégie les sujets du quotidien avec une prédilection pour les scènes de la vie rurale, Hagborg réalise ses tableaux en atelier. Il se rend régulièrement en Normandie, à Cayeux-sur-mer et Agon notamment, et en Bretagne où il réalise des esquisses puis rentre à Paris où il met au point et réalise ses compositions en faisant poser des modèles qu’il habille en pêcheurs et auxquels il fait tenir divers accessoires. La réalisation en atelier permet de comprendre le rendu particulier de nombre de toiles de Hagborg : l’absence de sable sur les pieds nus de ses pêcheuses, la délicatesse des visages féminins, les couleurs parfois vives voire acidulées des vêtements, la simplification récurrente du fond sur lequel se détachent les figures qui sont au contraire très travaillées. Pour ces multiples raisons Hagborg a pu être qualifié de « finisseur » et de « pompier », il faut pourtant mieux le placer dans le « juste-milieu », ces artistes s’inscrivant à la fin du siècle entre l’académisme et les avant-gardes. La manière académique et la réalisation en atelier de Hagborg sont en effet associées à des choix de sujets qui dénotent un intérêt pour le réalisme. L’observation de ses ciels chargés de nuages qui se confondent parfois avec la mer sur la ligne d’horizon permet également de juger de son éloignement des règles de l’Académie.

Filles de pêcheurs, August Hagborg

Filles de pêcheurs, August Hagborg, sans date. © Bukowskis

 

Les critiques d’art contemporains perçoivent cette subtilité. Dans la revue L’Artiste Charles Ponsonailhe, qui devient alors un ardent défenseur de l’art scandinave en France, décrit ainsi en 1885 un tableau de Hagborg intitulé La Fille du pêcheur : « Dans son absolue simplicité, sa grande et robuste fille de marinier, superbe en sa virile attitude, dépasse le type individuel, atteint le caractère, que dis-je ? Le style. Elle est en sus très excellemment peinte, j’admire la solide facture, la note heureusement trouvé dans son corsage vert. Mais je loue surtout la magistrale et puissante façon dont elle se détache sur l’horizon brumeux et triste de l’Océan du Nord. »

Temps gris sur le bord de mer, August Hagborg

Temps gris sur le bord de mer, August Hagborg, 1887 ? Nationalmuseum (Stockholm)

A côté des représentations de pêcheurs au travail qui constituent la majeure partie de sa production, Hagborg s’intéresse aux multiples événements qui rythment la vie des villages normands qu’il visite : Cimetière de Tourville (Musée des Beaux-Arts de Göteborg), Enterrement d’un marin dans un village de la Manche (Musée des Beaux-Arts de Rouen), retour ou départ de navires de pêche, scènes de lavoir… Les tableaux de Hagborg correspondent aux goûts du public, la révolution industrielle et la vie urbaine sont à l’origine d’une certaine nostalgie de la campagne qui favorise les artistes naturalistes. Il reçoit également des commandes de portraits de la bourgeoisie parisienne ou de Stockholm. Rapidement Hagborg peut se loger dans un atelier particulièrement spacieux dont une photo subsiste et témoigne du train de vie confortable de l’artiste.

Enterrement d'un marin dans un village de la Manche, August Hagborg

Enterrement d’un marin dans un village de la Manche, August Hagborg, 1893. Musée des Beaux-Arts de Rouen

A la fin de sa carrière, à partir des années 1900, on distingue un nouvel intérêt pour le paysage. Sans cesser ses portraits de pêcheurs aux horizons lointains il réalise plusieurs paysages teintés de symbolisme. Les arbres et les rochers prennent dans ces tableaux des couleurs très marquées et la lumière fait l’objet d’une attention particulière avec notamment des scènes de couchers de soleil et des éclairages à contre-jour. Ces tableaux ont pour sujet des atmosphères que l’artiste tente de faire ressentir au spectateur, il s’agit là de nouvelles préoccupations artistiques éloignées de celles qui l’ont conduit aux scènes de pêche du littoral normand dans les années 1870.

August Hagborg

Sans titre, August Hagborg, sans date. © Bukowskis

 

Après la médaille de 1879, la reconnaissance de Hagborg par l’administration des Beaux-Arts se manifeste encore à de multiples reprises : en 1889 il est membre du jury de peinture de l’exposition universelle, lors de la scission du Salon annuel en 1890 il devient sociétaire de la Société Nationale des Beaux-Arts (et le reste jusqu’en 1911), en 1893 il est fait chevalier de la Légion d’honneur, en 1894 il est membre du jury de peinture du Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts, en 1900 il est à nouveau membre du jury de peinture de l’exposition universelle et en 1901 il est promu officier de la Légion d’honneur. Ces marques d’estime du gouvernement et des institutions artistiques témoignent autant de la reconnaissance du talent de Hagborg que de la qualité de son intégration dans sa patrie d’adoption.

L’établissement à Paris et les succès de Hagborg en France ne le coupent pas totalement de la Suède, il y retourne régulièrement et continue à s’investir dans la vie artistique de son pays natal. Au sein du groupe des artistes suédois établis à Paris un projet de modernisation de la vie artistique suédoise apparaît, ce projet s’inspire largement de leur expérience parisienne. Hagborg s’investit dans ces réflexions et en 1885 il cosigne une pétition destinée à l’Académie de Stockholm réclamant une série de mesures visant à moderniser le fonctionnement et l’enseignement de l’institution jugée trop conservatrice. Confronté au refus de l’Académie le groupe de réformateurs établis à Paris forme une association, la Fédération des artistes (Konstnärsförbundet), qui se donne pour but de remplacer l’Académie. Hagborg fait partie des premiers membres de l’association. La Fédération des artistes organise dès 1885 deux expositions à Stockholm portant pour titres L’Exposition des Opposants (Opponenternas Utställning) et Des Berges de la Seine (Från Seinens Strand). Ces premières expositions visent à proposer en Suède une alternative à l’Académie et le titre de la seconde indique clairement le modèle parisien promu par les exposants. Hagborg prend part à chacune des expositions suédoises de la Fédération jusqu’en 1894. Lors de ces expositions il contribue à l’importation des multiples courants artistiques parisiens en Suède. En 1889, suite au refus du gouvernement suédois de participer à l’exposition universelle de Paris, la Fédération organise une section artistique suédoise non officielle dans laquelle Hagborg est l’un des principaux exposants avec huit tableaux. Durant les années 1890 il s’éloigne progressivement du groupe au fur et à mesure que les idées nationalistes y prennent de l’importance et entraînent une certaine mise à l’écart des artistes expatriés, plusieurs des leaders parisiens des premières années étant retournés en Suède.

August Hagborg (au centre) entouré des leaders de l’opposition

Vers 1885, August Hagborg (au centre) entouré des leaders de l’opposition à l’Académie de Stockholm : Carl Larsson, Ernst Josephson, Per Hasselberg (de gauche à droite à l’arrière-plan) et Richard Bergh (au premier plan)

Les succès parisiens de Hagborg qui lui ont ouvert les portes du marché de l’art français ont eu un effet similaire en Suède, les succès des artistes étrangers au Salon parisien se répercutant dans la presse de leur pays d’origine. Les grands quotidiens suédois – Dagens Nyheter, Aftonbladet, Stockholms Dagblad… – suivent les carrières des Suédois de Paris et se félicitent de chacun de leurs succès. Par ailleurs Hagborg expose également des scènes et des paysages de sa région natale aux côtés de ses représentations de pêcheurs français, bien souvent seul le titre permet de situer la scène. Ses œuvres s’adressent ainsi avec autant de succès au public suédois qu’au public français.

À la fin de l’année 1909 August Hagborg retourne en Suède et ne dispose plus d’adresse à Paris. Il expose néanmoins une dernière fois au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts en 1911 (le catalogue indique alors une adresse à Stockholm). De 1876 à 1911, il n’y a qu’en 1878 et en 1910 que Hagborg n’a pas exposé au Salon annuel. Après 1911 il n’expose plus en France et n’est plus sociétaire de la Société Nationale des Beaux-Arts mais il reste lié à la France jusqu’à la fin de sa vie : il y fait des séjours réguliers et c’est lors de l’un d’eux qu’il meurt à Paris le 30 avril 1921.

En Suède une exposition commémorative fut organisée cinq ans après sa mort par la galerie d’art franco-suédoise de Stockholm, illustrant parfaitement l’entre-deux géographique qui caractérise cet artiste dont la carrière fut essentiellement française mais qui ne perdit pas le contact avec son pays d’origine où il prit part aux débats artistiques de son temps.

Tanguy Le Roux

 

– Pour aller plus loin (bibliographie francophone sommaire) :

ROSTORP Vibeke, Le Mythe du retour. Les Artistes scandinaves en France de 1889 à 1908, Stockholm, Stockholms universitet, 2013 (447 p.).

WINGREN Bo (dir.), Peintres du Nord en voyage dans l’ouest. Modernité et Impressionnisme. 1860-1900 (Catalogue d’exposition : Caen, Musée des Beaux-Arts, 2 juin – 27 août 2001 ; Helsinki, Ateneum, 21 septembre – 2 décembre 2001), Caen, Presses universitaires, Musée des Beaux-Arts, 2001 (181 p.).

– Principales collections publiques :

En Suède : le Nationalmuseum (Stockholm) et le Göteborgs Konstmuseum (Musée des Beaux-Arts de Göteborg) conservent les deux ensembles les plus importants.

En France : le Musée de Saint-Maur (La Varenne Saint-Hilaire) conserve Grande Marée dans la Manche en dépôt du Musée d’Orsay, et le Musée des Beaux-Arts de Rouen conserve un exceptionnel portrait de femme ainsi que Enterrement d’un marin dans un village de la Manche.


Tanguy Le Roux a suivi des études d’histoire à l’université de Caen-Normandie et achève actuellement à l’université de Paris-Sorbonne un master en histoire de l’art consacré à la section suédoise de l’exposition universelle de 1889. Il s’intéresse en particulier aux arts scandinaves, aux expositions universelles et à la réception critique des artistes étrangers en France.