A l’occasion de l’exposition du Musée d’Orsay « Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910 », j’ai souhaité dédier une rubrique du blog aux modèles d’artistes. Au XIXème siècle, nombreuses sont celles qui ont inspiré les peintres : modèles professionnelles, femmes du monde, actrices ou femmes de petite vertu. Certaines, comme Suzanne Valadon (1865-1938), devinrent peintres à leur tour. Leur histoire est souvent passionnante et leur contribution à l’art de leur époque souvent sous-estimé. C’est le cas d’Apollonie Sabatier dont la silhouette restera pourtant à jamais gravée dans le marbre.

Gustave Courbet, L'Atelier du peintre, 1855

Gustave Courbet, L’Atelier du peintre, 1855 (détail), Musée d’Orsay

Fille de blanchisseuse née de père inconnu, Apollonie Sabatier, de son vraie nom Aglaé Savatier, démontre très tôt des dons pour le chant et la peinture. Mais c’est comme figurante à l’opéra qu’elle se fait remarquer grâce à son physique et sa présence scénique vers l’âge de quinze ans. Habituée des réunions organisée par le peintre Fernand Boissard de Boisdenier (1813-1866) et sa jeune maîtresse Maryx à l’Hôtel Pimodan (actuel Hôtel de Lauzun), elle y fréquente de nombreux artistes, poètes et peintres, pour qui elle s’improvise modèle. Sa rencontre avec l’homme d’affaires, également amateur d’art et collectionneur, Alfred Mosselman (1810-1867), qui devient son amant à partir de 1846, est déterminante pour la suite de sa vie. Installée par son protecteur dans une belle demeure de la rue Frochot, au coeur du quartier de la Nouvelle Athènes, elle y organise chaque dimanche des dîners qui réunissent ses amis écrivains, tels qu’Alfred de Musset, Charles Baudelaire, Théophile Gautier, Hector Berlioz ou Alexandre Dumas. Surnommée «la Présidente», elle anime par son intelligence et sa beauté ces joyeuses assemblées et inspire à ses admirateurs des écrits enflammés. Gautier lui dédie sa Lettre à la Présidente, poème érotique, tandis que Baudelaire lui envoie des lettres anonymes dans le but d’en faire sa maîtresse pour une nuit. Il lui consacre également plusieurs poèmes des Fleurs du Mal.

Muse des poètes, «la belle Saba» est aussi à l’origine de l’un des plus grands scandales de l’histoire de la sculpture. Sur la commande de Mosselman, le sculpteur Auguste Clesinger réalise un moulage de son corps pour créer sa statue d’un érotisme évident, Femme piquée par un serpent (Musée d’Orsay, Paris) présentée au Salon de 1847. Le réalisme du corps du modèle, comme celui du spasme de douleur suggéré par la morsure du serpent, ont fait de cette sculpture une des plus célèbre du milieu du XIXe siècle. Sa relation avec Mosselman, qui dure quatorze années, est également immortalisée dans le très célèbre tableau de Gustave Courbet, l’Atelier du peintre, où les deux amants sont représentés parmi d’autres personnages.

Délaissée par son protecteur pour une femme plus jeune, elle ne perd pas sa fierté et refuse l’argent proposé, préférant vendre sa collection d’oeuvres d’art et quelques miniatures pour maintenir son train de vie. Grande amoureuse, se voulant indépendante, Mme Sabatier entretient vers la fin de sa vie une liaison avec le jeune pianiste Elie Delaborde. Son vieil ami, l’aristocrate anglais, Sir Richard Wallace, grand collectionneur de peintures du XVIIIe siècle, en devenant son dernier protecteur, lui assure un train de vie plus que confortable.

Femme piquée par un serpent en 1847

Apollonie Sabatier, sculptée par Auguste Clésinger dans sa Femme piquée par un serpent en 1847, Musée d’Orsay

Le portrait en pied que réalise Vincent Vidal (1811-1887) de la Présidente – conservé au musée national du château de Compiègne et actuellement exposé au Musée d’Orsay – la représente au temps de sa splendeur, alors qu’elle a une vingtaine d’année. Vêtue d’une robe drapée avec un collier de fleurs, qui met en valeur ses formes gracieuses, Apollonie Sabatier croise ses bras derrière sa tête, dans une attitude où elle semble toiser ses spectateurs.  Cette peinture a pu inspirer Théophile Gautier pour l’écriture de son poème «A une robe rose», qui commence ainsi : «Que tu me plais dans cette robe / Qui te déshabille si bien / Faisant jaillir ta gorge en globe / Montrant tout nu ton bras païen». Bien que le portraitiste mondain originaire de Carcassonne Vincent Vidal soit peu connu, cette peinture avait une certaine valeur pour Mme Sabatier qui la conserva jusqu’à sa mort. Elle montre une jeune femme sûre de sa beauté naturelle et de la fascination qu’elle peut exercer sur les hommes.

Ernest Meissonier, Portrait d'Apollonie Sabatier, 1853

Ernest Meissonier, Portrait d’Apollonie Sabatier, 1853

Une dizaine d’années plus tard, son grand ami Ernest Meissonier (1815-1891), réalise d’elle un autre portrait qui la montre cette fois dans une attitude et un vêtement très différents. Rien ne permet de décerner chez cette bourgeoise un peu sévère qui nous toise du regard la femme fatale qui en a fait tomber plus d’un à ses pieds.

M.D.

Bibliographie : Thierry Savatier, Une femme trop gaie, biographie d’un amour de Baudelaire, Paris, CNRS éditions, 2003