Lors des Journées européennes du patrimoine, j’ai eu la chance de faire une visite commentée d’un lieu sacré pour tous les amoureux de théâtre, la Comédie française. On le sait moins, l’institution possède des centaines d’oeuvres, essentiellement des peintures et sculptures, représentant les comédiens et dramaturges qui l’ont fréquentée. C’est donc à une extraordinaire galerie de portraits qu’on est confronté lorsque l’on découvre les coulisses de la salle de spectacle. Ce fut pour moi l’occasion de retrouver une peinture qui m’avait beaucoup émue, en particulier pour l’histoire de la comédienne qu’elle représente. Il s’agit du portrait de Mlle Jane Henriot peint par Carolus-Duran (1837-1917) en 1900.

Pierre-Auguste_Renoir_Jeanne_HenriotMême si la jeune comédienne avait de charmants atours, on comprend aisément pourquoi Jeanne Angèle Grossin, née en 1878, changea son patronyme afin de faire carrière dans le théâtre. Elle reprend le nom de scène de sa mère, la comédienne connue sous le nom de Mme Henriot, et anglicise son prénom afin de lui donner plus de cachet. Jouant dans des comédies légères, Henriette Henriot (1857-1944) semble avoir eu plus de succès comme modèle que comme actrice. Dans les années 1870, elle apparaît en effet dans une dizaine de toiles d’Auguste Renoir, dont un beau portrait (Washington D.C., National Gallery of Art). La petite Jeanne, future Jane, semble suivre les traces de sa mère, puisqu’elle pose elle aussi pour le peintre impressionniste en 1881 dans Fillette au chapeau bleu (Collection particulière).

Son ascension comme comédienne est plus rapide : élève au Conservatoire d’art dramatique de Paris, elle obtient le premier accessit de tragédie en 1898 et devient pensionnaire à la Comédie-Française en 1899. A 21 ans, la carrière de la jeune femme semble sous de bons auspices. Les critiques remarquèrent cette «petite infante de rêve et de charme dont la voix douce faisait penser au gazouillis des oiseaux, une délicieuse créature, toute mignonne en sa grâce juvénile» (Le Monde artiste, 11 mars 1900, p. 156). Non seulement aimée du public et des critiques, elle file aussi le parfait amour avec l’acteur et réalisateur Charles Le Blagy, qui fut son professeur au Conservatoire. Peu de femmes ont du résister au charme qui lui donnaient ses jolies moustaches. Mais, alors qu’elle joue le rôle de la confidente Zaïde dans la tragédie de Racine, Bajazet, c’est une toute autre tragédie qui va mettre fin à la carrière fulgurante de cette jeune actrice.

Le 8 mars 1900, un incendie se déclare dans le bâtiment de la Comédie Française. Seuls quelques comédiens, dont Jane Henriot, sont en train de se préparer dans leur loge pour la représentation de la matinée. Alors que les autres personnes présentes parviennent à trouver une issue, Jane s’aventure dans les flammes pour retrouver son petit chien. Acte insensé ou desespéré – elle venait en effet de rompre avec Le Blagy qui lui avait offert l’animal – dont elle ne reviendra pas vivante. Morte asphyxiée, l’actrice est inhumée le surlendemain au cimetière Montmartre en présence de ses proches et des comédiens de la troupe de la Comédie Française, encore sous le choc. Son corps sera transféré plus tard au cimetière de Passy, où un buste de Denys Puech surmonte la tombe de Jane Henriot.

jane_henriot_reutlingerPeu de temps après son décès, l’administrateur de la Comédie-Française souhaite faire réaliser un portrait de la jeune actrice au destin si tragique. Sur les conseils de Mme Henriot, il en confie la réalisation à Charles-Emile Durand, dit Carolus-Duran. Le peintre avait déjà réalisé un portrait d’une autre comédienne de l’institution, Jeanne Samary, vers 1885. Le portraitiste, qui avait connu l’actrice, s’est inspiré des photographies de la jeune femme par Reutlinger éditées en cartes postales, que le public s’arrachait. Carolus-Duran n’est pas étranger au monde du théâtre. Il est en effet le beau-frère de l’actrice Sophie Croizette (-1901), qui fut en son temps la rivale de Sarah Bernhardt, et qu’il a représenté en amazone. Par ailleurs, sa fille Marie-Anne, a épousé en 1889 l’auteur dramatique Georges Feydeau.

Ami de Manet, Carolus-Duran est à la fin du XIXe siècle un portraitiste renommé, et probablement l’un des plus productifs de cette période. Sur un fond rouge dégradé caractéristique de sa manière, il a représenté Jane Henriot de trois-quarts, les mains sagement jointes derrière le dos. Son jeune et gracieux visage, à demi dans l’ombre, est tourné vers le spectateur qui croise son regard plein de mélancolie. Cette jeune ingénue est aussi une élégante qui, comme dans les photographies de Reutlinger, porte un sautoir de perles à son cou. Rien ne rappelle le métier de la jeune femme, figurée ici comme une femme du monde. Captivante, cette peinture l’est encore plus lorsque l’on connaît la destinée de la brillante actrice.

M.D.

Témoignage sur l’incendie de la comédie française en 1900