Moins célèbre sur l’hexagone que ceux de Klimt ou de Doisneau, Le Baiser de Francesco Hayez (1791-1882) revêt une grande portée symbolique en Italie. Réalisé à une époque encore très prude, ce geste sensuel des plus réalistes annonce une nouvelle ère, celle du romantisme, dans l’art italien. Présentée au public en 1859, année de la campagne d’Italie, cette peinture représente surtout la naissance d’une nation, après une lutte passionnée et deux guerres d’indépendance. A titre exceptionnel, trois des quatre versions de cette oeuvre – la quatrième n’est pas à ce jour localisées – sont réunies dans le cadre de l’exposition actuellement consacrée à Hayez dans sa ville d’adoption, Milan, jusqu’à la fin du mois de février.

Il Bacio. Episodio della giovinezza. Costumi del secolo XIV, 1859, Milano, Pinacoteca di Brera

Il Bacio. Episodio della giovinezza. Costumi del secolo XIV, 1859, Milano, Pinacoteca di Brera

Le Baiser reste LE chef d’oeuvre de Francesco Hayez, la peinture qui fera sa renommée à travers l’Europe dans la seconde moitié du XIXème siècle. Pourtant, en 1859, le vieux peintre n’en est pas à son premier essai. Celui que Stendhal considérait comme le meilleur peintre de son temps s’est illustré à plusieurs reprises dans le genre de la peinture troubadour, peignant des scènes historiques et littéraires, à l’instar des peintres romantiques français. En 1823, il représente le mariage de Roméo et Juliette et immortalise le dernier baiser des deux amants (Le dernier baiser de Roméo et Juliette, Villa Carlotta), dont l’excès de réalisme scandalise la société milanaise.

Si la scène que nous observons ici se passe vraisemblablement au Moyen-Age comme le suggèrent le décor gothique et les habits des personnages, les acteurs ne sont pas identifiés. Le sujet est universel : deux jeunes amants qui s’embrassent passionnément. Est-ce un baiser d’adieu, comme le laisse entendre la position active – le pied sur une marche – du jeune homme qui serait sur le départ ? L’ombre qui apparaît dans l’embrasure de la porte en bas à droite laisse d’ailleurs planer une menace sur l’avenir de ce couple. Le scène énigmatique a été interprétée de multiples façons, la plus récurrente étant celle du départ d’un volontaire engagé pour l’indépendance italienne.

Il Bacio, 1861, collection privée

Il Bacio, 1861, collection privée

Pour bien comprendre la signification du tableau, il est important de rappeler le contexte. Dix ans après l’échec de la première guerre d’indépendance italienne de 1848, Cavour conclut à Plombières un accord secret avec Napoléon III dans lequel ce dernier s’engage à porter assistance au royaume de Piémont-Sardaigne en cas de conflit avec l’Empire austo-hongrois. Le 26 avril 1859, l’Empire déclare la guerre au Piémont et la France entre en guerre contre l’Autriche-Hongrie, permettant aux nationalistes italiens d’arriver à une issue favorable avec l’annexion progressive des provinces italiennes, aboutissant à la proclamation du royaume d’Italie en 1861. A Milan, Hayez appartient aux cercles nationalistes et fréquente des intellectuels engagés, comme Alessandro Manzoni dont il réalise le portrait en 1841. Son Baiser, commande du comte Alfonso Maria Visconti di Saliceto, est présenté à Brera le 9 septembre 1859, à trois mois de l’entrée victorieuse à Milan du futur roi d’Italie Victor-Emmanuel II et de son allié Napoléon III.

Le message politique de la peinture est renforcé par les vêtements des deux amants, qui composent volontairement les deux drapeaux tricolores de la France et de l’Italie. La seconde version du Baiser, exposée à Paris dans le cadre de l’exposition universelle de 1867, fait du tableau une sorte d’allégorie célébrant la collaboration entre les deux nations. Dans la version de 1861, réapparue récemment sur le marché de l’art, la robe de satin blanc de la jeune femme rend encore plus évident ce jeu de couleurs.

Il Bacio, 1867, collection privée

Il Bacio, 1867, collection privée

Symbole d’une nation réunifiée, le Baiser a depuis sa création inspiré de nombreux artistes, comme le réalisateur Visconti avec son film Senso en 1954. Pour nous, Français, il symbolise également toute la fougue et la passion italienne.

« Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce? 
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse 
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer, 
Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer; 
C’est un secret qui prend la bouche pour oreille, 
Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille, 
Une communion ayant un goût de fleur, 
Une façon d’un peu se respirer le coeur, 
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme! » 

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac

M.D.