Récemment parue chez Flammarion, la biographie de la comtesse Greffulhe, née Elisabeth de Caraman-Chimay (1860-1952), permet de redécouvrir cette femme fascinante non seulement pour sa beauté et son élégance légendaires, mais aussi pour sa personnalité et son rôle de premier plan dans le renouveau artistique et musical au tournant du siècle. Immortalisée malgré elle dans le personnage de la duchesse de Guermantes par Marcel Proust, cette personnalité phare de la Belle Epoque est néanmoins aujourd’hui mal connue. Dans cet ouvrage documenté qui se lit comme un roman, je me suis en particulier intéressée au chapitre consacré aux représentations de la comtesse Greffulhe. 

helleu_greffulhe1

Paul-César Helleu, Portrait de la comtesse Greffulhe, pastel, collection particulière (D.R.)

Dans l’univers de cette muse mondaine, il va sans dire que la peinture jouait un rôle important. La comtesse Greffulhe, qui faisait preuve d’une réelle sensibilité artistique, était elle-même une très bonne pastelliste. Son autoportrait, ainsi que celui de son ami et confident l’abbé Mugnier sont d’ailleurs visibles au Musée Carnavalet à Paris. Vivant dans un décor des plus classiques, elle savait surtout s’entourer des meilleurs artistes de son époque qui firent d’elles de nombreux portraits. Pourtant, comme le note Laure Hillerin, la plupart d’entre eux sont aujourd’hui introuvables. A peine en trouve-t-on la trace dans ses correspondances ou dans les évocations de son cousin Robert de Montesquiou.

C’est ainsi que nous avons perdu la trace d’un portrait par Carolus-Duran (1837-1917) peint en 1887 et décrit ainsi par Montesquiou : « Il a peint la comtesse telle qu’une jeune Victoire, un brin de laurier dans les cheveux, et glacée d’un fourreau d’argent ainsi qu’une naïade. Ses yeux, ardents et foncés, ont envahi son visage menu, pareils à deux lacs de sombre clarté, qui rayonnent dans l’ombre » (Notes P. III, Ch. 2, p. 506). Le peintre Gustave Jacquet (1846-1909), élève de Bouguereau, aurait également réalisé une aquarelle et une esquisse de la comtesse en robe de bal. Citons aussi, vers 1892, le peintre mondain Antonio de La Gandara (1861-1917), autre portraitiste de la belle élégante. Elle commande en 1893 un portrait au symboliste belge Fernand Khnopff (1858-1921) et Aimé Morot (1850-1913) expose « un portrait charmant et d’une extrême ressemblance » au Salon de 1898. Enfin, le portrait qu’en fit Jacques-Emile Blanche (1861-1942) lors d’un séjour à Dieppe en 1895, qu’on croyait avoir retrouvé lors d’une vente à New-York en 1984, s’est avéré être celui d’une illustre inconnue (voir article de l’expert Stéphane-Jacques Addade). Que sont devenues ces peintures qui faisaient partie de la collection personnelle du comte et de la comtesse Greffulhe ? Elles ne sont vraisemblablement plus chez les descendants des Greffulhe chez qui la biographe Laure Hillerin a effectué ses recherches.

Que reste-t-il donc des portraits de la comtesse ? En plus des photographies par Nadar, quelques reproductions de portraits en peinture d’Elisabeth de Greffulhe, dont celle qui figure en couverture de ce livre. Ce portrait a été peint par Philip de Laszlo (1869-1937) qui fut l’un des portraitistes mondains les plus recherchés de son époque à travers l’Europe. Ami de la famille Gramont, il avait également réalisé le portrait de la fille de la comtesse, Elaine, épouse d’Armand de Gramont duc de Guiche en 1905.

Ami de Robert de Montesquiou, Paul-César Helleu (1859-1927) est invité par la comtesse Greffulhe dans sa propriété de Bois-Boudran en 1891. Celle-ci lui avait déjà acheté plusieurs dessins alors qu’il était encore inconnu. Cette introduction dans le grand monde lui permet une reconnaissance et une ascension sociale rapides. Il brosse une centaine de croquis de son hôtesse dans toutes les attitudes lors de son séjour à Bois-Boudran (jusqu’ici inédits car la comtesse Greffulhe les trouvait trop intimes) et réalise un portrait plus abouti au pastel dans le salon blanc de son hôtel parisien de la rue d’Astorg. Le format du pastel met en valeur la silhouette élancé de la comtesse Greffulhe. Sans doute les portraits disparus de la comtesse réapparaîtront à l’occasion de ventes aux enchères. Espérons que certains portraits entrent dans les collections publiques afin que le public d’aujourd’hui puisse l’admirer comme elle le fut autrefois.

 M.D.