Léon Delachaux (1850-1919) et Henry Caro-Delvaille (1876-1928) ont plusieurs points communs : peintres d’origine française reconnus dans les années 1900, ils ont tous deux entretenu un lien très fort avec les Etats-Unis. Alors que la carrière de peintre de Delachaux  commence aux Etats-Unis en 1876, celle de Caro-Delvaille s’y termine dans les années 1920. Longtemps oubliés des historiens de l’art, ils sont redécouverts aujourd’hui grâce au travail acharné de chercheurs passionnés. Ce travail de mémoire essentiel, initié par leurs héritiers, prend forme à travers la publication récente de deux ouvrages qui nous permettent d’avoir une meilleure compréhension du XIXème siècle dans son ensemble.

Léon Delachaux (1850-1919), maître de l’intimité

En octobre 2014, l’oeuvre du peintre Léon Delachaux (1850-1919) était révélé au public lors d’une exposition-conférence organisée par le fonds de dotation Léon Delachaux dans l’hôtel de Marois, siège de l’association France-Amériques. Un an et demi plus tard, le 27 avril 2017, c’est au même endroit qu’a été présenté le premier ouvrage bilingue consacré à cet artiste méconnu. Cette présentation s’accompagnait d’une conférence de Gabriel P. Weisberg, professeur d’histoire de l’art à l’Université du Minnesota, Minneapolis.

Léon Delachaux, autoportrait au manteau

Léon Delachaux (1850 – 1919), Autoportrait au manteau
Craie noire, 28 x 28 cm, Collection particulière
(cf p 298 – © Stéphane Briolant / Droits réservés)

Faire paraître une monographie sur un peintre dont on ne connaissait presque rien il y a cinq ans, voilà qui est pour le moins ambitieux. Habitée par une passion pour le travail de son arrière-grand-père, l’initiatrice du projet Marie Delachaux parvient à faire adhérer les énergies autour de sa quête de redécouverte de Léon Delachaux. Et les résultats de ces recherches sont pour le moins impressionnants, puisqu’après avoir rassemblé 80 oeuvres pour une exposition, c’est un ouvrage de près de 400 pages qui voit le jour, avec de nouvelles découvertes dans des collections privées.

L’ouvrage n’a pas vocation à être exhaustif, loin s’en faut, il doit permettre de susciter l’intérêt autour de ce peintre méconnu, et de ses contemporains également délaissés par l’histoire de l’art. Ainsi, une partie importante du livre est consacrée aux artistes réalistes que fréquenta Léon Delachaux lors de son séjour aux Etats-Unis (1876-1882) puis à son retour en France : Thomas Eakins (1844-1916), Pascal Dagnan-Bouveret (1852-1929) et Ernest Ange Duez (1843-1896) qui furent ses professeurs, les peintres américains et scandinaves de la colonie artistique de Grez-sur-Loing où il vécut de 1884 à 1888.

Marguerite, petite paysanne du Blanc

Léon Delachaux (1850 – 1919), Marguerite, petite paysanne du Blanc (Indre)
Huile sur toile, 47,5 x 38,5 cm, Saint-Amand-Montrond, musée Saint-Vic
(cf p 206-207 – © Stéphane Briolant – Fonds de Dotation Léon Delachaux / Droits réservés)

Remises dans leur contexte, les oeuvres de Delachaux n’en deviennent que plus intéressantes. On comprend mieux ses influences – notamment dans les sujets – mais aussi ce qui fit sa particularité : l’intérêt pour les scènes de la vie quotidienne, en particulier familiales, dont il parvint à transmettre la magie avec une grande délicatesse. Moins connus mais plus libres, ses paysages reflètent la quiétude des dernières années de la vie de ce père de famille, sur les bords du Cher.

C’est dans sa maison-atelier de Saint-Amand-Montrond que Léon Delachaux s’éteignit en 1919. Selon ses dernières volontés, une partie de ses tableaux fut donné au musée Saint-Vicq, où une exposition permet actuellement de les admirer (« Léon Delachaux (1850 – 1919), son œuvre saint-amandoise », jusqu’au 8 octobre 2017,  musée Saint-Vicq de Saint-Amand-Montrond).

Henry Caro-Delvaille (1876-1928), chantre du Paris de la Belle-Epoque

Le peintre Henry Caro-Delvaille doit aussi sa redécouverte à sa famille, indirectement. C’est en effet grâce au neveu de l’artiste, le célèbre ethnologue Claude Levi-Strauss (1908-2009) – qui avait convaincu le professeur Jacques Thuillier de l’intérêt du sujet – que l’historienne de l’art spécialiste du XVIIIème siècle Christine Gouzi s’est penchée sur ce personnage de la Belle Epoque. L’ouvrage exceptionnel qu’elle a publié aux éditions Faton est le résultat de vingt années de recherche et reproduit pour la première fois cent vingt oeuvres de cet artiste méconnu, ainsi que la transcription de ses entretiens avec Claude Levi-Strauss qui évoque le cercle artistique et intellectuel dans lequel évolua son oncle.

Caro-Delvaille, La manucure

Henry Caro-Delvaille, La Manucure, vers 1901, Musée national de Buenos Aires

Christine Gouzi s’est en effet intéressée au contexte artistique de ce début de siècle, l’émergence de nouveaux styles et la remise en cause de la peinture classique, l’évolution du marché de l’art, et remet ainsi en perspective la carrière de Caro-Delvaille. Cette contextualisation permet également de mieux comprendre les raisons de l’oubli rapide d’un artiste qui fut pendant une dizaine d’années au centre de toutes les conversations du Paris de la Belle Epoque.

Né en 1876 à Bayonne, sous le nom de Daniel Auguste Benjamin Delvaille, Caro-Delvaille prit ses premiers cours de dessin à l’école municipale des Beaux-Arts avant de « monter » à Paris pour s’inscrire dans les ateliers d’Albert Maignan (1845-1908) et de Léon Bonnat (1833-1922) à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Il épousa en 1900 une des quatre filles du grand rabbin de Bayonne Emile Lévy, Aline. Deux autres filles du rabbin, Lucie et Emma, épouseront également des peintres : Gabriel Roby (1878-1917) eut une carrière essentiellement régionale et Raymond Levy-Strauss (1881-1953), le père de Claude. La même année, Caro-Delvaille exposa pour la première fois au Salon des Artistes français et obtint ses premiers succès rapidement.

Henry Caro-Delvaille, Portrait de Madame Simone

Henry Caro-Delvaille, Portrait de Madame Simone, 1908, Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg

Particulièrement à l’aise en société, le peintre fréquenta le Tout-Paris de la Belle Epoque, tout en gardant des liens très forts avec le pays Basque : Edmond Rostand, Louis Vauxcelles, Emile Faure firent partie de ses relations. Passionné par la danse (il a même envisagé d’en faire son métier), il donna aussi des cours de dessin dans l’école de danse de Loïe Fuller. Pour plaire à une clientèle bourgeoise, il se spécialisa dans un premier temps dans la peinture dite « intimiste » réalisant des portraits à la limite de la scène de genre. A partir de 1907, il développa une autre manière, influencée par la sculpture, pour de grands décors et des nus monumentaux. Malheureusement, ces décors (par exemple, la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville de Lille, son hôtel particulier rue de Rémusat) ont tous été perdus ou détruits et il n’en reste que des esquisses peintes.

Souhaitant donner un second souffle à sa carrière, après un premier voyage à New York sur l’invitation du Carnegie Institute en 1912, il décida de s’établir outre-atlantique. Mais après avoir obtenu quelques commandes de portraits mondains et de décors (comme une série chinoise), il n’obtint pas le succès espéré. Malade, connaissant des difficultés financières qui l’empêchent de revenir définitivement s’installer en France, il mourut en 1928 à Paris.

Pour Léon Delachaux, comme pour Henry Caro-Delvaille, il est intéressant de souligner la difficulté du travail des chercheurs : en effet, pour des peintres rapidement oubliés, qui n’ont pas ou peu fait l’objet de publications, on se retrouve rapidement devant un manque de sources. Le résultat de ces recherches, qui prend forme aujourd’hui, n’en est donc que plus exceptionnel.

M.D.

Caro-DelvailleChristine Gouzi, Henry CARO-DELVAILLE, Peintre de la Belle Époque, de Paris à New York, Editions Faton, novembre 2016