Lors de mon premier séjour à Barcelone il y a quelques mois, j’ai eu un véritable coup de foudre pour l’oeuvre de Ramon Casas (1866-1932), dont je découvrais les multiples aspects au musée national d’art de Catalogne et au musée du modernisme catalan. Si certaines peintures ont été présentées à Paris lors d’expositions thématiques (Madeleine au moulin de la galette dans l’exposition Bohèmes du Grand Palais en 2013 par exemple), le nom du Catalan est quasi inconnu en France. Impossible de trouver un seul ouvrage sur Casas en français ou en anglais. Pourtant, en Catalogne, il est LE grand artiste du tournant du siècle, figure de proue du modernisme – équivalent barcelonais de l’Art nouveau – à l’origine du cabaret El Quatre Gats, lieu de rencontre d’une nouvelle génération de peintres novateurs, dont le jeune Picasso. Cette année la capitale catalane lui rend hommage à travers une série d’expositions.

Ramon Casas, Plein air, vers 1890-91, Huile sur toile, MNAC

Ramon Casas, Plein air, vers 1890-91, Huile sur toile, MNAC

Comme le Français Jacques-Emile Blanche, Ramon Casas a l’avantage d’être né sous une bonne étoile : la fortune familiale lui permet de suivre la carrière qu’il souhaite. Montrant des dons pour le dessin, il quitte l’école à onze ans pour suivre les cours de Joan Vicenç, avant de se rendre à Paris en 1881. La capitale française, alors centre de la vie artistique mondiale, attire tous les jeunes talents désireux de faire carrière. Casas suit les cours de Carolus-Duran (1837-1917), qui fut également le professeur de John Singer Sargent (1856-1925). L’influence de ce dernier, comme celle de Manet, est particulièrement visible dans ses premiers portraits : ceux de sa soeur Elisa (1885 et 1889) et celui de son camarade de chambre à Paris, Santiago Rusiñol (1889). C’est à Paris également qu’il redécouvre les artistes espagnols du siècle d’or. En 1883, à seulement 17 ans, il expose son autoportrait au Salon des Champs-Élysées et est admis au Salon de la Société des artistes français.

Le Sacré-Coeur, Montmartre

Ramon Casas, Le Sacré-Coeur, Montmartre, vers 1900, Huile sur toile, MNAC

De retour en Espagne, il se fait remarquer par une série de toiles sur le thème des corridas, et devient rapidement le jeune espoir de la peinture catalane dans une ambiance fin-de-siècle effervescente. En 1890, avec son compagnon Rusiñol, il expose pour la première fois à la Sala Parés, galerie d’art contemporain de Barcelone : leur art est qualifié de « moderne, dénué de corruption et d’anachronisme ». La période des années 1890, extrêmement riche, s’organise pour Casas entre Paris et Barcelone. Installé à Montmartre avec ses compatriotes Utrillo et Rusiñol, il peint plusieurs tableaux au Moulin de la galette, des scènes de cabaret souvent mélancoliques qui ne sont pas sans rappeler les peintures de Manet ou de Toulouse-Lautrec. En 1890, Casas expose le Portrait d’Erik Satie au Salon du Champ-de-Mars et au Salon de la Société nationale des beaux-arts.

Intérieur à l'air libre

Ramon Casas, Intérieur à l’air libre, 1892, Huile sur toile, Collection Carmen Thyssen-Bornemisza

Quittant la vie de bohème parisienne, il retrouve le confort de sa vie bourgeoise à Barcelone, où il expose des toiles moins controversées et plus adaptées à sa riche clientèle (Intérieur à l’air libre, 1892, Musée Thyssen). Il réalise également des toiles de grande dimension représentant des citoyens catalans de divers types lors de rassemblements publics (Garrote Vil, 1895). Installé définitivement dans l’immeuble construit par ses parents Passeig de Gracia, où il dispose d’un atelier indépendant, il inaugure un an plus tard l’ouverture du restaurant-cabaret El Quatre Gats, directement inspiré du Chat Noir à Paris. A cette époque, il dessine également des affiches publicitaires pour l’Anis del Mono, Cordorniu et les cigarillos Paris, et travaille régulièrement pour la revue moderniste Pel&Ploma.

Jove_decadent

Ramon Casas, Jeune Décadente (1899), musée de Montserrat

Il est le représentant du modernisme catalan et participe à sa diffusion en réalisant notamment une série de 132 portraits au fusain de personnalités barcelonaises, dont le jeune Pablo Picasso, exposée à la galerie Parès en 1899. En 1900, deux de ses peintures sont choisies pour être exposées à l’Exposition universelle à Paris, où il se rend comme reporter pour Pel&Ploma. Après 1900, son art se concentre sur la réalisation de portraits, notamment ceux de sa compagne Julia Peraire qu’il rencontre en 1904 à Madrid. En 1907, pour la cinquième exposition d’art de Barcelone, il obtient une première médaille pour une étude pour le portrait du roi Alphonse XIII (1904), acquis par la musée de la ville.

Les vingt dernières années de la vie de Ramon Casas sont marquées par sa rencontre avec le mécène américain Deering avec lequel il voyage aux Etats-Unis et en Europe. Répondant aux commandes des collectionneurs, reprenant des toiles qui ont fait son succès à la fin du siècle, il fait preuve de peu d’innovation, réalisant un art bourgeois loin des toiles lumineuses de ses années parisiennes. C’est dans sa ville natale qu’il s’éteint en 1932.

M.D.