Prolongeant les efforts réalisés ces dernières années pour montrer tous les courants du XIXème siècle, le musée d’Orsay organise cet été la première grande rétrospective française de l’oeuvre de Charles Gleyre (1806-1874). Son nom est resté dans l’histoire de l’art comme celui du maître des futurs impressionnistes, Renoir, Bazille, Monet et Sisley. On connaît mal l’artiste qui, pourtant, fut un acteur important de la scène artistique parisienne dans les années 1840. En collaboration avec le musée Cantonal des Beaux-Arts de Lausanne – lui-même à l’origine d’une exposition monographique en 2006 – le musée d’Orsay nous raconte la vie aventureuse de cet artiste, mais aussi ses doutes et ses désillusions. Les 120 oeuvres exposées, intelligemment replacées dans leur contexte, nous permettent de mieux cerner la personnalité de cet artiste plein de contradictions et de comprendre son rôle dans la peinture française du XIXème siècle.

Fils de cultivateur né dans le canton de Vaud, rien ne destinait Charles Gleyre à devenir un grand peintre. Ayant perdu ses parents très jeune, il est envoyé chez son oncle à Lyon où il apprend le dessin industriel. Ces premières leçons lui donnent-elles le goût du dessin ? Comme le montrent les oeuvres sur papier exposées par le musée d’Orsay, il excelle dans cette technique délicate où on devine une grande sensibilité. C’est à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris dans l’atelier de Louis Hersent à partir de 1825 qu’il poursuivra son apprentissage avant de prendre son élan.

Prêt à tout pour réussir 

Représenter de nouveaux sujets, partir en Italie puis en Orient pour y puiser l’inspiration, s’essayer au grand décor, Charles Gleyre passe par toutes les étapes obligées pour un débutant souhaitant devenir peintre d’histoire. Ce n’est pas sans difficultés qu’il parvient à se faire remarquer. Car il a un gros défaut : sa nationalité. En tant que Suisse, en effet, Gleyre ne peut concourir au saint Graal des artistes au XIXème siècle : le Prix de Rome, qui assure à ses lauréats, non seulement un séjour tous frais payés dans la ville éternelle, mais aussi une carrière quasi assurée à leur retour en France.

Il part donc à Rome en 1828 sans un sous en poche et tente de se faire remarquer en représentant une scène extrêmement dure et choquante pour l’époque : des brigands attaquant un couple de voyageurs dont la femme est sur le point d’être violée (Les Brigands romains, 1831, Musée du Louvre). Cette peinture est-elle la signature d’un artiste plein de rancoeur qui parodie son maître Hersent (Religieux de l’Hospice du mont Saint-Gothard, 1824, Musée du Louvre) et se venge de Louise Vernet qui aurait repoussé ses avances ? Condamnée à rester dans son atelier, le tableau avait pourtant fait l’objet de longues études, comme en témoignent les dessins exposés, en particulier une tête de brigand très expressive.

Les Brigands romains

Les Brigands romains, 1831. Huile sur toile, 100 x 126 cm. Paris, musée du Louvre. Photo © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot

Attiré par les mystères de l’Orient qui pourraient donner un élan à sa carrière, suivant l’exemple de Delacroix deux ans auparavant, Gleyre loue ses services à un riche américain, John Lowell Jr. qu’il accompagnera pendant trois ans de la Grèce à l’Egypte. Il y réalise de superbes aquarelles, rendant compte à la fois de la démesure des sites archéologiques et de l’intensité du regard des peuples visités. Malheureusement, il ne tire de ces études aucun grand chef d’oeuvre à son retour en France, malgré des essais qui restent maladroits (La pudeur égyptienne, 1838, Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts).

Femme turque

Femme turque (« Dudo »), Smyrne, 1840
Huile sur toile, 41 x 33 cm
Don Mathilde Gleyre, 1911
Inv. 1347
© Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

A bout de forces à son retour à Paris, le peintre retrouve son énergie pour une commande du duc de Lunes pour son château de Dampierre. L’artiste encore inconnu a la chance de se voir confier la réalisation des grandes allégories de l’escalier, à proximité immédiate du décor de son éminent aîné, Ingres. Mais ses peintures réalistes ne plaisent pas et sont partiellement effacées. Encore un échec qui laisse l’artiste dans de grands questionnements.

« Enseigner, émouvoir, plaire »

A 37 ans, Gleyre obtient enfin la consécration grâce à sa peinture exposée au Salon de 1843, Le Soir, rebaptisée Les Illusions perdues (Musée du Louvre). Donnant forme à une hallucination personnelle éprouvée lors d’une journée de mars 1835 au bord du Nil, ce tableau évoque la perte des illusions juvéniles de gloire et d’amour. Médaillé d’or, son chef d’oeuvre sera immédiatement acquis par l’Etat et exposé au Musée royal des artistes vivants.

vue-expo

S’offre alors la possibilité à Charles Gleyre de poursuivre dans la voie de la peinture d’histoire, grâce à deux importantes commandes de son pays natal pour le nouveau musée de Lausanne : Le Major Davel (1850) et Les Romains passant sous le joug (1858). Rassemblant une importante documentation historique, Gleyre y fait preuve d’« un talent réfléchi, sérieux (…) ne laissant que peu de choses au hasard de l’exécution » (Théophile Gautier, Compte rendu du Salon de 1845). C’est un peu sa marque de fabrique qui donne de lui l’image d’un peintre froid et distant pour nos yeux contemporains. Il y a pourtant dans sa peinture une grande poésie, comme dans Le Déluge (1856, Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts), vision d’un monde qui renaît après un cataclysme.

L’idéal féminin

Car Charles Gleyre est poussé par sa quête de l’harmonie. Dans sa Danse des Bacchantes (1849, Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts) – qui aurait trouvé sa place dans l’exposition récemment présentée au musée des Beaux-Arts de Bordeaux – il montre un intérêt nouveau pour la beauté féminine qu’il idéalise. Etonnant changement pour ce célibataire endurci misogyne qui avait représenté un viol dans son premier tableau connu ! Il continue à peindre des corps féminins voluptueux dans des scènes mythologiques (Minerve et les trois Grâces, 1866, Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts), mais aussi des scènes de bains plus simples et douces, dont la luminosité n’a rien à envier à son élève Auguste Renoir (Les Baigneuses, vers 1860, Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts et Le Bain, 1868, Norfolk, Chrysler Muséum of Art). La dernière toile terminée de l’artiste, Le Retour de l’enfant prodigue, pourtant masculine, donne encore à la femme, la mère, le premier rôle. Malade et isolé de la scène artistique depuis le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, l’artiste meurt dans la solitude en mai 1874.

La Danse des Bacchantes

La Danse des Bacchantes, 1849. Huile sur toile, 147 x 243 cm. Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts. © J.-C. Ducret, Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

Que reste-t-il de Gleyre ? Que dire de son rôle d’enseignant ? Cet aspect est finalement assez peu abordé dans le cadre de l’exposition, même si l’accrochage suggère des rapprochements avec Renoir ou Puvis de Chavannes. Gleyre était-il juste le maître qui ouvrait son atelier à tous et gratuitement laissant s’exprimer les talents les plus novateurs ? Quelle influence a-t-il eu sur ceux qui fréquentèrent son atelier ? L’exposition apparaît un peu trop timide sur ce point. Heureusement, nous pourrons répondre à nos interrogations grâce au catalogue.

M.D.

Charles Gleyre (1806-1870), le romantique repenti
Exposition au Musée d’Orsay, niveau 5, espace d’expositions temporaires
Du 10 mai au 11 septembre 2016


Vidéo de présentation de l’exposition :