Nommée tour à tour Adèle d’Affry, duchesse Colonna et Marcello, femme peintre et sculpteur, aristocrate et bohème, la personnalité présentée par le palais de Compiègne dans le cadre d’une exposition jusqu’au 1er février 2016 est complexe. Grâce à un travail de fond entrepris par trois musées suisses (le musée d’art et d’histoire de Fribourg, le Museo Vincenzo Vela à Ligornetto, le musée des Suisses dans le Monde) et un musée français en collaboration avec la fondation Marcello (Gisiviez, Suisse), l’oeuvre et la vie d’une extraordinaire artiste nous sont dévoilés. Oubliée en raison de la faiblesse et de la qualité inégale de sa production, Marcello n’avait pas fait l’objet de rétrospective depuis trente ans. Pourtant, sa vie -qui se termine trop tôt – aurait pu retenir l’attention en raison de son caractère romanesque.

Descendante d’une prestigieuse famille patricienne fribourgeoise, Adèle d’Affry nait en 1836. Elle perd son père à six ans et est élevée par une mère qui l’encourage à développer sa curiosité pour l’histoire et la philosophie. Mariée à 20 ans à Carlo Colonna, héritier d’une grande famille italienne, elle se retrouve veuve après seulement huit mois de mariage. Cette disparition décide de son destin : elle trouve le réconfort dans la pratique artistique en reprenant les cours de sculpture commencés à l’adolescence auprès du sculpteur suisse Heinrich Maximilian Imhof (1795-1869). Elève assidue, voire obstinée, elle ne veut pas pratiquer cet art en dilettante, et ambitionne de pouvoir se mesurer aux grands sculpteurs. Son maître en sculpture est Michel-Ange, son modèle en peinture, Delacroix. Comme eux, elle souhaite représenter de grands sujets historiques.

(modèle exposé au Salon de 1863) Bronze partiellement doré, 1863 Musée des suisses dans le Monde, Genève (dépôt du Musée gruérien, Bulle) © MSM / Lightmotif-Blatt

(modèle exposé au Salon de 1863) Bronze partiellement doré, 1863
Musée des suisses dans le Monde, Genève (dépôt du Musée gruérien, Bulle)
© MSM / Lightmotif-Blatt

Pour atteindre cet objectif, elle s’installe en 1859 dans la ville de tous les arts à la fin du XIXème siècle, Paris (dans l’atelier loué par Léon Riesener au 1 rue Bayard). Disposant d’une rente insuffisante pour maintenir son rang de duchesse, elle doit vendre ses oeuvres pour continuer à vivre de cette passion dispendieuse, ce qui n’est pas simple pour une femme à cette époque. Afin d’effacer cette « faiblesse », elle choisit un pseudonyme masculin, son nom d’artiste : Marcello en référence à Benedetto Marcello, compositeur italien du XVIIIème siècle. Attirant l’attention avec une de ses premières oeuvres au Salon de 1863, Bianca Capello, sa véritable identité est vite démasquée. Sa force est de pouvoir côtoyer les plus grands de son époque, au rang desquels l’empereur Napoléon III et l’impératrice Eugénie en personne. C’est d’ailleurs la maison de l’Empereur qui lui fournira ses principales commandes dont celle d’une statue d’Hécate qui orna un temps le parc de Compiègne. Par son charme, elle parvient également à séduire de grands artistes, peintres et sculpteurs, qui auront une vraie influence sur son travail : Auguste Clesinger (1814-1883), Georges Clairin (1843-1919) et Henri Regnault (1843-1871) avec lesquels elle entreprend un voyage en Italie et en Espagne en 1868. Elle se distingue par ses sujets, le plus souvent des figures féminines, héroïnes de la mythologie et de l’histoire.

Marcello, La Pythie, modèle créé à Rome en 1869, exemplaire à demi-grandeur fondu après 1879. Bronze (Thiébaut frères. Fribourg, musée d'art et d'histoire, exemplaire réalisé selon les dernières volontés de Marcello

Marcello, La Pythie, modèle créé à Rome en 1869, exemplaire à demi-grandeur fondu après 1879. Bronze (Thiébaut frères. Fribourg, musée d’art et d’histoire, exemplaire réalisé selon les dernières volontés de Marcello

Montrant les premiers signes de la maladie qui l’emportera, épuisée par le travail de la glaise et déçue par plusieurs échecs au Salon, en 1869, elle décide de changer de carrière pour devenir peintre. Comme à son habitude, elle se met à la tâche avec application, suivant des cours à Rome auprès de ses amis peintres, Ernest Hébert (1817-1908) et Mariano Fortuny (1838-1874). Comme pour la peinture, son talent s’exprime le mieux dans ses portraits, notamment celui de son amie Berthe Morisot. Son grand projet, La Conjuration de Fiesque, est refusé au Salon de 1874. Tout en continuant la peinture, elle se remet à la sculpture avec plusieurs réussites, la plus significative étant la Pythie qui trouvera place à l’Opéra Garnier. Retournée en Italie pour bénéficier du climat plus adapté à sa santé déclinante, elle s’éteint à Castellammare, près de Naples en 1879 à seulement 43 ans, mais en prévoyant sa postérité dans son testament. Le « musée Colonna » dans sa ville natale de Fribourg sera chargé d’entretenir sa mémoire et de conserver ses chefs d’oeuvre.

Marcello, Portrait de Berthe Morisot, Paris, 1875, Huile sur toile, musée d'art et d'histoire

Marcello, Portrait de Berthe Morisot, Paris, 1875, Huile sur toile, musée d’art et d’histoire

On doit la redécouverte de cette artiste à un travail collaboratif exemplaire dont l’un des résultats est le très complet catalogue de l’exposition co-édité en trois langues. Des recherches sont encore en cours, notamment l’analyse détaillée des nombreux écrits, correspondance personnelle et journal intime, que l’artiste a laissé derrière elle. L’exposition de Compiègne se concentre plus sur les relations de la duchesse de Castiglione Colonna avec les artistes de son époque, évoquant notamment son séjour à la villa Médicis en 1869, ou sa rencontre avec Courbet avec lequel elle partage probablement un modèle (la marquise de Tallenay). Ses grands succès y sont présentés, en particulier Bianca Capello, Médée et la Pythie (buste et sculpture en bronze, Musée d’art et d’histoire de Fribourg). La peinture y occupe une place importante avec le beau portrait de Berthe Morisot ou celui de la marquise de Tallenay (Musée d’art et d’histoire de Fribourg). Les oeuvres sont présentées dans deux salles, dont les couleurs et la disposition rappellent les salons du Second Empire. La densité de présentation demande au visiteur une attention particulière mais permet également une juxtaposition intéressante des oeuvres, entre le modèle en plâtre et le marbre, comme pour le buste de la baronne Kefferbrinck-Ascheraden (Salon de 1876, Musée d’art et d’histoire de Fribourg).

En ce début d’année, quelques 180 ans après sa naissance, une grande artiste retrouve le palais de Compiègne, écrin dans lequel elle brilla aux yeux de tous, et où elle nous éblouit encore aujourd’hui par son talent rare étrangement oublié.

M.D.

Marcello (1836 – 1879), Femme artiste entre cour et bohème
16 octobre 2015 – 1er février 2016
Musées nationaux du Palais de Compiègne

ouvrage-marcelloPublication accompagnant l’exposition : l’exposition est accompagnée d’une publication en trois versions (français, allemand, italien), qui réunit des articles de spécialistes suisses et étrangers ainsi qu’un riche volet d’illustrations montrant des œuvres mais aussi des photographies d’époque provenant du riche fonds de l’artiste. contributions de laure chabanne, Grégoire extermann, Pascal Griener, Gianna a. Mina, edouard Papet, caterina Y. Pierre, francis Python, caroline schuster cordone, Monique von Wistinghausen.