Ce printemps, l’Emilie-Romagne a rendu un vibrant hommage au peintre natif de la région, Giovanni Boldini (1842-1931). C’est dans un lieu à l’écart des circuits touristiques traditionnels, le musée San Domenico hébergé dans un cloître du XIIIème siècle, que s’est déroulée une grande rétrospective sur cet artiste de la Belle Epoque, réunissant pas moins de 350 peintures et dessins. Au Castello Estense de Ferrare, ville natale de Boldini qui accueille un musée à son nom – actuellement en travaux – on peut encore admirer plusieurs de ses œuvres, à côté de celles de l’artiste italien représentant de la peinture métaphysique Filippo de Pisis (1896-1956).

Boldini, Scène de fête

Boldini, Scène de fête au Moulin rouge, vers 1889, Paris, musée d’Orsay

Bien qu’il ait vécu la plus grande partie de sa vie à Paris, Giovanni Boldini reste encore assez peu connu en France. L’explication se trouve sans doute dans la quasi-absence de l’artiste dans les collections publiques françaises. Hormis Scène de fête (vers 1889) et les portraits du comte Robert de Montesquiou (1897) et de Madame Charles Max (1896) exposés au musée d’Orsay, rares sont les peintures de Boldini que l’on peut admirer sur les cimaises des musées français. Un grand nombre de ses œuvres – en particulier les portraits qui répondaient à des commandes – est resté aux mains de particuliers. La veuve de l’artiste Emilia Cardona, son unique héritière, a légué ses biens à la commune de Ferrare pour en faire un musée en 1935. Il y a bien eu l’exposition organisée par Jean-Louis Vaudoyer au musée Jacquemart-André en 1963, mais depuis les œuvres de l’artiste ayant atteint des montants importants sur le marché de l’art, plus un musée français ne peut se porter acquéreur d’une de ses œuvres. Pour preuve, le magnifique portrait de Marthe de Florian, retrouvé en 2010 dans son appartement du 9ème arrondissement resté intact pendant plusieurs décennies, fut acquis pour la somme de 2,1 millions d’euros par un collectionneur privé.

Boldini, Conversation au café

Boldini, Conversation au café, vers 1878, collection privée

En France, comme en Italie, à l’instar des peintres pompiers que l’on redécouvre progressivement, Giovanni Boldini reste une figure de l’histoire de l’art embarrassante. Né en 1842, contemporain de Monet et Renoir, l’artiste a vécu les grands changements que connaît la peinture dans la deuxième moitié du XIXème siècle : la peinture en plein air, la représentation de la vie moderne, la recherche d’un style plus libre s’éloignant des principes académiques. Après avoir appartenu aux Macchiaioli, groupe d’artistes florentins cousins des impressionnistes français, il rejoint l’effervescence qui règne dans la capitale française. Obtenant un succès rapide grâce aux portraits flatteurs qu’il fait de l’aristocratie française, l’Italien devient un peintre bourgeois évoluant dans les cercles mondains, à l’instar de ses amis Paul-César Helleu (1859-1927) ou Jacques-Emile Blanche (1861-1942). Cette position lui vaut les critiques des avant-gardistes ; on lui reproche de faire des portraits de façon quasi-industrielle. A sa mort en 1931 à près de 90 ans, l’artiste apparaît comme le représentant d’une autre époque, dépassée. Il est apparenté aux artistes académiques plus qu’aux modernes dont il était pourtant très proche – il est ami avec Degas. Il faut parfois du temps pour réévaluer des jugements et commencer à porter un regard objectif sur la carrière et l’œuvre d’un artiste…

Boldini, Autoportrait, 1892

Boldini, Autoportrait, 1892, Florence, galerie d’art moderne du Palais Pitti

Autour d’un comité scientifique réunissant des spécialistes de l’artiste, l’exposition de Forli a brillamment réussi à présenter tous les aspects de l’œuvre de Boldini, en le replaçant dans son époque. Organisée sur deux étages, la présentation évoque d’abord les thématiques récurrentes dans l’œuvre de Boldini, avant de se développer de façon chronologique.

Le style de la maturité de Boldini est très reconnaissable : une manière rapide et synthétique où le sujet est dissous dans un arrière-plan d’impressions colorées. Ses modèles semblent s’animer sous les traits de son pinceau. Cette manière est déclinée dans les différentes techniques auxquelles il s’essaie, en parallèle à la peinture à l’huile : le dessin, l’aquarelle, le pastel et la pointe sèche – technique qu’il partage avec Whistler et Helleu.

Boldini, Emilia Concha de Ossa

Boldini, Emilia Concha de Ossa, 1901, pastel, collection privée

La carrière de Giovanni Boldini peut être scindée en plusieurs grandes phases, l’artiste sachant suivre les courants les plus appréciés de son époque. D’abord formé à Ferrare sous la direction de son père, peintre et restaurateur, il entre à l’académie des Beaux-Arts de Florence en 1862. C’est à Florence qu’il se lie d’amitié avec les peintres qui formeront le groupe des Macchiaioli, en particulier Telemaco Signorini (1835-1901) et Cristiano Banti (1824-1904) . Moins intéressé par les paysages que ses camarades, il réalise d’eux des portraits : Cristiano Banti, vers 1867 (Livourne, collection privée), Vincenzo Cabianca, vers 1865 (Collection de la Caisse d’épargne de Livourne), Diego Martelli, vrrd 1865 (Florence, galerie d’art moderne du Palais Pitti), Giovanni Fattori, vers 1867 (Milan, gallerie d’Italia), ainsi que de petites scènes d’intérieurs très fines, inspirées des peintres flamands. La décennie suivante, qui se déroule à Paris, où il s’installe définitivement en 1871, est consacrée à de petits tableaux inspirés du XVIIIème siècle, dans la veine de Meissonier, dont le personnage principal est sa compagne du moment, Berthe (Sulla panchina al Bois, 1872).

Boldini, Elizabeth Drexel

Boldini, Elizabeth Drexel Lehr, 1905, Newport, The Preservation Society of Newport County

Son association avec le marchand Goupil ouvre la voie vers la dernière grande phase de sa carrière, presqu’entièrement consacrée à la réalisation de portraits mondains de grande dimension, qui lui permet d’atteindre la consécration autour de 1900. Ce sont les femmes, « de grandes fleurs vivantes que le désir respire et cueille » qui inspirent ses plus beaux tableaux, comme le portrait d’Emilia Concha de Ossa qui obtient la médaille d’or à l’exposition universelle de 1889 (Milan, Pinacothèque de Brera). S’il ne les peint pas dans de somptueuses tenues, il les représentent nues dans son atelier (Nudo di donna seduta, 1880-1885, collection privée). Ces femmes – comme la comtesse Gabrielle de Rasty – lui permettent de s’intégrer dans les milieux les plus mondains, et de fréquenter des personnages comme Gabrielle Chanel, ou les comédiennes Réjane et Sarah Bernhardt.

Réalisant les portraits des plus belles parisiennes, il n’oublie pas pour autant son pays natal et réalise deux portraits de Verdi, qui passeront à la postérité. Lui-même, pourtant décrit comme un homme laid, se peindra à plusieurs reprises au cours de sa longue vie. Atteint d’importants problèmes de vue, l’artiste peindra néanmoins de moins en moins durant la dernière partie de son existence.

Boldini, La dame de Biarritz

Boldini, La dame de Biarritz, 1912, collection privée

L’exposition a permis de mettre en avant des aspects moins connus de son travail, en particulier les paysages qu’il réalise aux alentours de Paris ou pour une villa toscane dans sa jeunesse (la villa Falconer à Pistoia). Elle se termine par une évocation des artistes italiens de la fin du XIXème siècle, ayant pour la plupart travaillé à Paris : Giuseppe de Nittis (1846-1884), Vittorio Corcos (1859-1933), Serafino de Tivoli (1826-1892), Federico Zandomeneghi (1841-1917). Après la très belle exposition que le musée d’Orsay vient de consacrer aux arts décoratifs italiens (La Dolce Vita ? Du liberty au design italien), espérons que nous aurons la chance de voir également des peintres italiens de la seconde moitié du XIXème siècle sur les cimaises parisiennes, à l’image de la superbe exposition consacrée à De Nittis au Petit Palais en 2010. En attendant, ceux qui auraient manqué l’événement de Forli pourront se consoler avec l’accrochage de Ferrare ou avec le très complet catalogue d’exposition édité à cette occasion (éditions Silvana Editoriale, disponible uniquement en italien).

M.D.