Christophe Bigot, Les Premiers de leur siècle Paris, Editions La Martinière, 2015

« Comme les peuples heureux et les femmes honnêtes, nous n’avons pas d’histoire. » C’est par cet extrait d’une lettre écrite par Henri Lehmann (1814-1882) à son ami Amaury-Duval que se clôt le livre de Christophe Bigot, paru cette année aux éditions La Martinière. Touché par l’histoire de ce peintre aujourd’hui méconnu, l’auteur a imaginé ses mémoires, largement inspirées de la correspondance entre Marie d’Agoult (1805-1876), Henri Lehmann et Franz Liszt (1811-1885) (Une correspondance romantique, Flammarion, 1947).

Le lecteur se trouve donc plongé dans la vie d’un artiste qui fréquente les plus grands de son siècle : les musiciens Liszt et Chopin, les écrivains Sainte-Beuve et Stendhal et les peintres Chassériau et Delacroix. Au fil des pages et des années, on découvre aussi les difficultés et les doutes d’un jeune espoir de la peinture qui se résigne à rester dans l’ombre des génies de son époque, au premier rang desquels son maître, Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867).

Originaire d’Hambourg en Allemagne, Henri Lehmann est le fils d’un miniaturiste qui l’incite dès son plus jeune âge à s’intéresser à l’art et aux sciences de la nature. A 16 ans, il entre dans l’atelier d’un graveur sur cuivre, puis dans celui du peintre Bendixen qui avait suivi l’enseignement de David. Son professeur l’ayant encouragé à poursuivre son apprentissage à Paris, en 1831, il entre dans l’atelier d’Ingres qui aura une influence déterminante sur son art et sur sa carrière. Celui-ci, qui le considère alors comme son meilleur élève, l’invite à le suivre à Rome où il est nommé directeur de la villa Médicis. Lehmann rejoindra finalement la ville éternelle en 1839, à ses propres frais.

Lehmann, Marie d'Agoult

Henri Lehmann
Portrait de Marie d’Agoult, Salon de 1843
Huile sur toile – 93,5 x 73,5 cm
Paris, musée Carnavalet

C’est sur ce séjour romain, qui dure environ trois ans, que le jeune artiste, de nature mélancolique et solitaire, se lie d’amitié au couple Litszt-Agoult, alors en fuite suite à l’officialisation de leur liaison scandaleuse. Henri Lehmann est fasciné par ces deux personnages et leur passion pure, pourtant en train de s’éteindre. Il réalise leurs portraits – celui de Liszt est remarqué au Salon de 1839 – et entame une longue correspondance avec la comtesse d’Agoult dont l’emprise est croissante sur la vie et le coeur du jeune romantique, avant de s’estomper en raison des crises de jalousie de Marie.

A Rome aussi, il accompagne Théodore Chassériau (1819-1856), qu’il avait fréquenté dans l’atelier d’Ingres à Paris. Le jeune peintre, doté d’un incroyable talent précoce, est présenté comme un homme ambitieux, allant au devant des projets du timide Lehmann trop crédule et fidèle en amitié pour se rebeller. Car, comme le rappelle Ingres à son élève, le succès vient surtout grâce aux relations. Pour faire carrière, Lehmann doit se résoudre à quitter son cocon italien pour rejoindre Paris. Il y obtient quelques belles commandes, dont une chapelle à Saint Merri et un plafond pour l’Hôtel de Ville (disparu dans l’incendie en 1871). Bien représenté à l’Exposition universelle de 1855, il reste pourtant loin derrière les maîtres du moment, Ingres et Delacroix.

Ingres Cherubini

Jean-Auguste-Dominique Ingres en collaboration avec Henri Lehmann, Luigi Cherubini et la Muse de la poésie lyrique, 1842, musée du Louvre

Nommé membre de l’Institut en 1864 puis professeur à l’Ecole des Beaux-Arts, ces derniers honneurs ne lui retirent pas le sentiment d’être passé à côté de sa carrière, d’avoir fait les mauvaises choix. Les dernières années de sa vie sont de plus marquées par plusieurs décès dans son entourage et, en premier lieu, celui de ses deux jeunes filles, emportées par la maladie à quelques semaines d’écart.

Ces écrits, même imaginés nous donne le sentiment de lire les confidences d’un peintre du XIXème siècle qui, comme tant d’autres petits maîtres, n’a pu s’élever parmi les quelques grands de son époque. Ce récit est vivant, à tel point qu’on en oublie vite le caractère fictif. La confrontation entre Lehmann et Chassériau donne lieu à un passage particulièrement touchant : « Je compris soudain que je serais toujours le témoin impuissant de ce rapt de moi-même. La vraie vie se déroulerait ailleurs, plus loin et plus haut, dans la vibration de la lumière et l’intensité chromatique, tandis que je me morfondrais de l’autre côté de la vitre, dans une ombre grise et noire. » Heureusement, quelque passionné était là pour raconter son histoire et sortir de l’oubli un peintre resté dans cette ombre. Espérons que les musées auront la même sorte d’initiative pour nous permettre de redécouvrir l’oeuvre d’Henri Lehmann.

M.D.

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur l’oeuvre d’Henri Lehmann : Marie-Madeleine AubrunHenri Lehmann (1814-1882), Paris, 1984. Catalogue raisonné de l’œuvre peint et dessiné de Lehmann.

les premiers de leur siècleLES PREMIERS DE LEUR SIÈCLE, Christophe Bigot,
Editions La MartinièreLettres & littérature
130 x 205 mm – 416 pages
08 janvier 2015
9782732470092

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