Charles Nègre, un photographe peintre – Peintures et dessins provenant de la succession Nègre
Galerie de Bayser, du 13 au 28 novembre 2014

Après Louis Daguerre qui était largement représenté à l’exposition de la Fondation Taylor, c’est un autre pionnier ou « primitif » de la photographie qui a fait dernièrement l’actualité en tant que peintre. Charles Nègre (1820-1880) a en effet marqué l’histoire de la photographie en mettant au point son propre procédé de gravure héliographique. Il est également l’auteur d’images du XIXème siècle qui ont traversé les époques, comme les Ramoneurs en marche (1851). On connaît en revanche très mal l’autre facette du photographe qui, comme tous ses camarades à l’époque, a suivi une formation de peintre avant de s’intéresser au nouveau médium qu’était la photographie. 

La galerie de Bayser à Paris, spécialiste du dessin ancien, a présenté pendant une courte période une exposition d’une soixantaine de peintures et dessins provenant de la succession de l’artiste. Organisé en trois grandes parties, cet accrochage revient sur les grandes étapes de la carrière de Charles Nègre. Elle permet de découvrir un aspect méconnu de son oeuvre et surtout d’explorer la question des rapports entre photographie et peinture qui avaient déjà été abordés en 2012 par le musée Courbet d’Ornans (Exposition A l’épreuve du réel, Les peintres et la photographie au XIXème siècle).

Né en 1820 à Grasse, dans une famille d’origine italienne, Charles Nègre « monte » à Paris à l’âge de 19 ans pour se former dans l’atelier de Paul Delaroche (1797-1856). Son arrivée à Paris correspond aux débuts de la photographie avec la présentation officielle du daguerréotype, dont plusieurs artistes comme Delacroix entrevoient l’intérêt pour leur propre pratique artistique. Delaroche fait partie de ceux-ci et encourage ses élèves, parmi lesquels les futurs grands photographes Henri Le Secq (1818-1882) et Gustave Le Gray (1820-1884), à employer ce médium pour composer leurs peintures. Nègre s’y mettra véritablement à partir de 1844. Il suit d’abord une formation académique en peinture, entre à l’Ecole des Beaux-Arts en 1841 et s’exerce par des académies et des copies, la plupart exécutées au Louvre (comme par exemple, Sebastiano del Piombo, Eustache Lesueur). Il s’intéresse également aux travaux de ses contemporains, comme le prouve sa copie des Massacres de Scio d’Eugène Delacroix.

Sa première exposition au Salon date de 1843, mais ses oeuvres de Salon les plus marquantes sont La Mort de Saint-Paul (1848) et Le Suffrage Universel (1849). Les nombreuses études dessinées que Charles Nègre réalise à l’occasion de ces importantes réalisations s’inspirent des enseignements d’Ingres (dont il fréquente l’atelier entre 1844 et 48). Ceci est flagrant dans une esquisse comme Etude pour la figure de Coronis. La pratique de la photographie, ici, n’enlève rien à son aptitude à manier le crayon (ce que craignait Ingres !) mais lui permet peut-être même d’améliorer sa maîtrise des ombres et lumières.

Charles Nègre, Joueur d'orgue

Le joueur d’orgue avant 1853
, Huile sur papier, esquisse à la sanguine © Clebert Bonato, galerie de Bayser

La seconde partie de l’exposition, axée sur la carrière parisienne du peintre photographe, est la plus intéressante de cette exposition car elle met en parallèle les images prises sur le vif et les esquisses peintes. Il peint et photographie les « petits métiers » de Paris lors de ses excursions hors de son atelier quai Bourbon. La photographie se substituant aux dessins préparatoires permet à l’artiste une plus grande liberté d’expression. Progressivement, il semble vouloir distinguer sa pratique de la photographie de son travail de peintre, ce qui est notamment visible dans une série de paysages nocturnes parisiens, qui ne sont pas sans rappeler ceux de Gaston La Touche. Le catalogue de l’exposition parle de poésie, c’est en effet le mot qui convient pour décrire ces paysages, comme ceux que Nègre exécutera dans le sud de la France à la fin de sa vie.

En 1863, Charles Nègre s’installe définitivement à Nice pour des raisons de santé et continue à peindre les paysages de sa jeunesse. Il obtient un poste de professeur de dessin et installe un atelier de portraits photographiques. Ces travaux de peinture, exécutés à l’huile sur papier, cherche à rendre la lumière du sud qui vient éclairer les pans de murs des maisons côtières. Mort en 1880, Charles Nègre tombe rapidement dans l’oubli avant d’être redécouvert grâce notamment au travail acharné de son petit-neveu et de Françoise Heilbrun, conservatrice en chef honoraire au Musée d’Orsay, en charge de la photographie. C’est un autre aspect de son oeuvre que la galerie de Bayser a choisi de présenter, un aspect essentiel qui nous permet de mieux connaître cet artiste et de compléter le portrait de ce peintre photographe.

M.D.