Pour l’affiche de sa prochaine production, Tosca de Puccini, l’Opéra national de Paris a choisi la peinture de William Bouguereau (1825-1905), les Oréades. Les usagers du métro parisien se trouvent ainsi face à des dizaines de jeunes femmes nues s’égayant dans des poses toutes plus improbables les unes que les autres devant trois satyres qui se « rincent l’oeil ». Etonnante débauche de sensualité pour ce grand classique de l’opéra dont le thème central est pourtant la passion. 

William Bouguereau est l’archétype de l’artiste académique, pour ne pas utiliser le thème péjoratif de « pompier ». Prix de Rome, Grand officier de la Légion d’honneur, membre de l’Académie des Beaux-Arts, l’homme multiplie les honneurs au cours de sa longue carrière. Fervent détracteur des impressionnistes, il est décrié par les critiques qui lui reprochent son style trop classique et tombe progressivement dans l’oubli. La dation faite en 2010 par les descendants du peintre nous permet néanmoins de contempler plusieurs de ses toiles dans une des salles du Musée d’Orsay.

Parmi celles-ci, se trouve justement les Oréades, présentée au Salon de 1902, une des dernières peintures de Bouguereau. Représentant des nymphes s’envolant dans les airs, elle est un bon exemple du genre dans lequel Bouguereau s’est illustré : le nu féminin. On peut voir d’ailleurs un autre exemple plus connu au Musée d’Orsay également, la Naissance de Vénus (1879). Comme le note justement Didier Jung dans sa récente biographie du peintre : « Bouguereau est un des meilleurs dessinateurs de l’anatomie féminine. Nul ne le conteste. Le corps de la femme est au coeur de son oeuvre, même si les nus ne représentent que dix pour cent de sa production. Ce sont des peintures sensuelles qui déclenchent le plus de réactions, positives ou négatives » (Didier Jung, William Bouguereau, le peintre roi de la Belle Epoque, Le Croît Vif, 2014). Le biographe suggère d’ailleurs que l’immoralité de ses sujets explique certainement l’engouement du public américain – habituellement bridé par le puritanisme ambiant – pour le peintre.

©Charles Duprat/OnP

©Charles Duprat/OnP

Il est évident que le sujet du tableau n’est qu’un prétexte permettant au peintre de déployer tout son talent pour le dessin des corps et le rendu des chairs. Dans la mythologie grecques, les Oréades sont des nymphes des montagnes qui, au signal de Diane, accourent pour se livrer à la chasse. Curieux accoutrement pour aller chasser, non ? Dans la peinture de Bouguereau, elles flottent, déconnectées du monde réel. Est-ce la transposition d’une inspiration nocturne que l’artiste couchait sur le papier à son réveil ? Le tableau ressemble en tout cas à une juxtaposition de nus académiques ; certains modèles y sont d’ailleurs représentées plusieurs fois (ce qui est fréquent chez Bouguereau, qui allait jusqu’à installer ses modèles préférés chez lui). Il reprend un thème qui a fait son succès sans finalement beaucoup d’originalité, avec en plus une facture moins bonne, caractéristique des dernières années de Bouguereau. On comprend aisément les accusations de classicisme idéalisé dont le peintre faisait l’objet. Quoiqu’il en soit, chacun est libre de se faire sa propre opinion tout simplement en attendant le métro, ou en allant à l’opéra (puisque le tableau fait également office de décor). Certains verront dans cet affichage un début de réhabilitation de l’artiste académique dans l’histoire de l’art du XIXème siècle…

M.D.