Voilà une peinture que j’avais déjà eu l’occasion de croiser dans le cadre de l’exposition « Bohèmes » au Grand Palais et au musée des Beaux-Arts de Nantes, son musée d’origine. Dans la scénographie sobre et efficace de l’exposition que le musée des Beaux-Arts de Rouen consacre au mythe des cathédrales entre 1789 et 1914, la Esmeralda de Charles Steuben (1788-1856) a quelque chose d’envoûtant. Regardons-la de plus près…

Profitant du succès controversé du roman de Victor Hugo, Notre-Dame-de-Paris (1831-1832), et de son adaptation à l’opéra, Steuben présente ce tableau au Salon de 1839. Dans cette peinture, toute la lumière est concentrée sur le personnage d’Esmeralda, qui, assise sur un lit défait, entoure d’un bras sa chèvre posée sur ses genoux et la regarde tendrement. Sa robe d’un blanc virginal tombe de ses épaules, offrant au spectateur un décolleté plus que suggestif. Absorbé par cette représentation sensuelle de la bohémienne, on en oublierait presque le personnage secondaire de la scène. En effet, à l’arrière-plan, tapis dans le noir, Quasimodo observe la belle.

Ary Scheffer, Mignon regrettant la patrie, huile sur toile, 1839

Ary Scheffer, Mignon regrettant la patrie, huile sur toile, 1839

Cette interprétation de la scène d’Hugo a frappé les observateurs de l’époque, si bien qu’il est fait allusion à la peinture dans le roman de Flaubert, Madame Bovary (elle est exposée sur les murs de la salle à manger du notaire Guillaumin). Si c’est « un tableau dont le public raffole et devant lequel un chœur de femmes répète sans cesse : Ah! C’est charmant, charmant, charmant, sur des notes plus ou moins veloutées. » (Salon de 1839, Laurent-Jan, Le Charivari), les réactions des critiques sont parfois sévères quant aux proportions de la figure principale. Ils s’interrogent également sur l’identité de cette mystérieuse héroïne : Esmeralda « n’a pas cette noblesse naturelle que le poète a su toujours conserver à Bohémienne », « le modèle qu’a choisi M. Steuben est une charmante grisette » (« Revue des deux mondes », T.6, 1839). Steuben était-il hypnotisé par son modèle au point d’en oublier le texte de Notre-Dame-de-Paris ? Cette scène n’est-elle pas plutôt un prétexte à la représentation d’un corps féminin dénudé ?

Le modèle que Steuben a choisi pour son Esmeralda n’est pas une inconnue des cimaises de musées : il s’agit de Marix, de son vraie nom Joséphine Bloch (1822-1891). Juive, elle était considérée comme l’un des plus beaux modèles des ateliers de Paris avec ses longs cheveux de jais. Maîtresse et modèle de Fernand Boissard de Boisdenier (1813-1866) qui animait les célèbres réunions de l’hôtel Pimodan (notamment le célèbre club des Haschischins), elle posa également pour Ary Scheffer (1795-1858), Louis Boulanger (1806-1867) et Paul Delaroche (1797-1856). Lors du même Salon de 1839, Marix se trouve ainsi également représentée dans deux tableaux de Scheffer, Mignon regrettant sa patrie et Mignon aspirant au ciel. La pose y est bien plus conventionnelle.

D'après Charles Steuben, La Esmeralda, 1841 Salon. gravure par Jean-Pierre-Marie Jazet, vers 1841. Bordeaux, Musée Goupil

D’après Charles Steuben, Esmeralda donnant une leçon de danse à sa chèvre Djali, 1841 Salon. gravure par Jean-Pierre-Marie Jazet, vers 1841. Bordeaux, Musée Goupil

On peut également s’interroger sur le choix d’un sujet littéraire par Steuben. Elève de François Gérard, Robert Lefèvre et Prud’hon, le peintre français d’origine russe expose au Salon depuis 1812, essentiellement des portraits et des scènes de bataille. La Esmeralda reste donc à part dans sa production artistique.

Grand admirateur d’Hugo, le peintre se serait laissé aller vers la fin de sa vie à des sujets « romantiques », suivant la nouvelle génération d’artistes qu’il a pu fréquenter chez Boissard. D’ailleurs, Louis Boulanger a également illustré des scènes de Notre-Dame-de-Paris, dont on peut voir quelques exemples dans l’exposition du musée des Beaux-Arts de Rouen. Ce coup d’essai, qui fut un succès pour Steuben, est vraisemblablement suivi d’une autre représentation d’une scène de Notre-Dame-de-Paris puisqu’une Esmeralda donnant une leçon de danse à sa chèvre Djali est exécutée en 1841 (perdue?). C’est véritablement le personnage d’Esmeralda qui semble avoir fasciné l’artiste.

M.D.